L’espérance d’une « Colombie humaine » est née par @SergioCoronado

La Colombie apparaît souvent comme un pays à part sur le continent latino-américain. Il a l’apparence d’une démocratie libérale, n’ayant pas connu de dictature militaire, à proprement parler, contrairement à d’autres pays latino-américains. 

Longtemps conservateurs et libéraux se sont disputés le pouvoir. Longtemps le pays vécut un conflit armé, l’un des plus anciens au monde, pas encore totalement éteint. Une violence protéiforme demeure présente, provoquée par l’action de bandes armées, du paramilitarisme, et fruit de l’action du crime organisé qu’engendre le commerce de la cocaïne, dont la Colombie est l’un des principaux exportateurs au monde. 

La violence sociale y est brutale, le pays est l’un des plus inégalitaires du continent. La violence a souvent régenté la vie publique, et le sentiment que la guerre avait «  canibalisé » la politique était devenu une réalité. Les responsables politiques assassinés sont légion. D’ailleurs, depuis la signature des accords de paix, les assassinats de responsables syndicaux ou de leaders paysans n’ont pas cessé.

Ces années de conflit et d’affrontements ont façonné une vie politique endogamique, sous domination oligarchique, dont l’exemple le plus abouti est l’actuel Président Juan Manuel Santos. Ministre dès 1992, dans tous les gouvernements, élu Président en 2010 pour deux mandats, et prix Nobel de la paix, Santos a été élévé pour gouverner dans une famille au carrefour de la presse et de la politique.

A la charnière du nouveau siècle, l’enlisement puis la fin des négociations de paix ouvertes par le Président Pastrana et l’élection dans la foulée du candidat Alvaro Uribe Velez marquent une apogée de la crise des partis traditionnels, le libéral et le conservateur. 

D’origine libérale, Uribe se fait élire en indépendant en 2002, dès le premier tour et sur un projet de guerre aux « terroristes ».

Sa victoire fut le fruit de l’échec de négociations qui n‘en finissaient pas, et dont personne ne voyait l’issue, et de l’émergence de nouvelles élites provinciales, parfois liées au paramilitarisme, qui usent de la politique pour se faire accepter d’une oligarchie habituée à gérer les affaires sans partage.  

Deux mandats présidentiels, huit ans de guerre contre les guérillas, avec l’aide financière et militaire états-unienne, sans s’embarrasser des libertés et de l’état de droit, ont affaibli militairement les FARC, privées depuis longtemps de soutiens populaires. 

Ces années furent aussi marquées par des affaires de corruption massive –  les liens avérées de cette majorité avec les groupes paramilitaires et le narco-trafic ne sont pas mystère. Ces années noires furent marquées enfin par des violations des droits humains, par un terrorisme d’état et l’assasinat de plusieurs milliers de civils par les forces de sécurité engagées dans une politique du chiffre, par une chasse systématique contre l’opposition, une hostilité contre les organisations des droits de l’homme, et un conservatisme bigot et hypocrite. 

Ces années-là ont changé le pays à partir d’une entreprise à vocation hégémonique nommée l’Uribisme, dont la doctrine fut la « sécurité démocratique », inspirée des politiques de sécurité nationale des années 70 promue par les dictatures militaires, réduisant bien souvent toute politique publique à son impératif répressif, et faisant de la société un relais « sécuritaire » de l’état.

Mais des résistances sont nées, dont le fer de lance sont des organisations communautaires, des ong, des forces sociales et syndicales et un pays jeune, urbaine mieux éduqué.

Sortir de la logique de guerre, et construire un pays plus juste sont aujourd’hui le projet d’une part importante de la population.

La campagne présidentielle que le pays vient de vivre en est la parfaite illustration. 

Certes, avec 10,3 millions de voix et 53,9%, la victoire d’Ivan Duque, candidat d’une droite radicale, marque le retour de ce que l’on appelle l’uribisme au pouvoir en Colombie. 

La victoire est nette et incontestable. 

Si le clientélisme n’a pas disparu dans le processus électoral, avec pressions et achats de voix, cette élection présidentielle de temps de paix a été sans doute l’une des plus propres de l’histoire du pays. 

Le nouveau Président, le plus jeune de l’histoire du pays, fut un terne sénateur et était, à vrai dire, un illustre inconnu avant l’élection. Il fit la course en tête, porté par la popularité l’ancien Président Uribe. Une campagne de positionnement de droite radicale: opposition aux accords de paix, remise en cause de l’équilibre des pouvoirs et théorie du ruissellement pour toute politique économique.

Son image lisse ne parvient pas à occulter la réalité de la coalition qui le soutient. L’ensemble des forces politiques traditionnelles, des libéraux aux conservateurs, aux pratiques éthiques douteuses, à la corruption avérée, les groupes chrétiens radicaux, le patronat et les grands patrons de presse, les nouvelles élites régionales et la vieille oligarchie.

Mais la défaite de Gustavo Petro n’a pas un goût de cendres.

C’est même un exploit que l’ancien guérillero du M19 et ancien maire de Bogota a accompli.

Il s’est lancé sans parti, sans élus, sans argent dans le course présidentielle il y a quelques mois.

Il fut l’objet d’attaques incessantes sur son supposé castro-chavismo, puisqu’il est désormais de tradition sur le continent, comme ailleurs, que tout candidat de progrès soit un affreux complice de la dérive autoritaire du gouvernement vénézuélien. Cela lui permit néanmoins de clarifier sa position face à la crise politique et humanitaire que vit le pays voisin.

Il résista dans la dernière ligne droite à la remontée du candidat de la « Coalición Colombia », coalition formée par le parti de gauche « Polo Democrático », le parti Vert, et un groupe nommé « Compromiso ciudadano », qui en appela au vote utile. 

Allure juvénile, à 61 ans, et , à la différence de Petro, avec une expérience locale reconnue, Il fut maire de Medellin et gouverneur de la province d’Antioquia, épaulé par sa colistière Claudia Lopez, sénatrice du Parti Vert, Sergio Fajardo fut traité avec bienveillance par les media, encouragé par une partie de l’établissement. Son positionnement centriste et son libéralisme tempéré rassuraient: il promettait de nettoyer les écuries d’Augias, sans s’attaquer de front aux inégalités et à la question sociale.

Gustavo Petro, ancien maire de Bogota, ancien guérillero du M19, est à 58 ans une figure ancienne de la politique colombienne. Il a été un acteur majeur de l’histoire nationale des trois dernières décennies. 

Brillant sénateur, bataillant sous Uribe contre la corruption et la pénétration paramilitaire de la politique, Gustavo Petro s’anime devant les foules, et fait preuve d’un charisme surprenant pour un homme qui passe pour arrogant et taciturne. Il est vrai que ses mots peuvent claquer, et ses phrases résonner comme une sentence. Face à un Laurent Fabius un peu ailleurs lors d’une rencontre à la mairie de Bogota dans la cadre de sa visite en Colombie, visiblement peu intéressé par une discussion stratégique sur les gauches, Petro fut d’une franchise dénuée de toute diplomatie: « Vous ne comprenez pas les gauches latino-américaines et leur processus, ce n’est pas grave, cela fait bien longtemps que vous avez cessé de nous intéresser … ».

La campagne du mouvement  « Colombie Humana » fut populaire par la force des choses. Le foules ont occupé les places publiques dans un pays peu habitué aux manifestations de rue. Celui qui se réfère au romancier Gabriel Garcia Marquez et au Chili d’Allende est un orateur puissant, au rythme posé. Il explique, cite, illustre en bon pédagogue. 

Il s’est adressé aux électeurs partout, dans des endroits désertés souvent par la parole publique, sans la médiation des organes de presse souvent hostiles. Sa plate-forme internet et les réseaux sociaux ont accompagné et facilité la volonté de s’adresser directement au peuple. Sa campagne confirma que dans un contexte de crise démocratique les partis et les élus n’ont pas nécessairement l’importance qui leur est traditionnellement prêtée. Par les voies numériques, Petro convoqua des dizaines de milliers de volontaires qui ont maillé les quartiers populaires, distribuant le journal de campagne, engageant la discussion. L’action en faveur de sa campagne et l’espoir d’un changement clair expliquent pour l’essentiel le recul de l’abstention. 

Gustavo Petro a perdu l’élection présidentielle colombienne. 

Mais il a aussi soulevé une espérance. Dans un pays où la guerre est une réalité depuis si longtemps, il a parlé de paix et de réconciliation, il a défendu les accords de paix, que le nouveau pouvoir compte détricoter. 

Dans un pays qui subit la vague néo-libérale depuis le début des années 90, il a parlé d’éducation publique gratuite, d’accès à la santé, de justice sociale et de répartition de la richesse. Dans un pays où les institutions manquent parfois de légitimité et les minorités sont maltraités, il a parlé d’état de droit, défendu les droits des femmes, des LGBTI. 

Dans un pays qui compte une biodiversité d’une richesse unique, mais où l’extractivisme est roi, il a prôné l’interdiction de la fracturation hydraulique, et parlé de la lutte nécessaire contre le changement climatique. 

Entre le premier et le second tour, Gustavo Petro réussit à rassembler les forces politiques alternatives, les principales figures de la rénovation de la vie politique colombienne pour atteindre les 8034189 voix et 41, 8%. Jamais une candidature à l’agenda progressiste n’avait reçu dans le pays un tel soutien, notamment à Bogota et dans les capitales régionales. 

La constitution lui attribue un poste de sénateur et à sa colistière à la vice-présidence un siège à la chambre des représentants.

Il existe désormais sous la conduite de Gustavo Petro une opposition en Colombie, et elle est populaire, sociale, écologiste, féministe.

Sergio Coronado

Bogota, le 18 juin 2018

Cet article a été publié initialement sur Politis

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