Emmanuel Macron prétend sans pouvoir convaincre s’opposer au nationalisme

La lettre d’Emmanuel Macron aux « citoyens d’Europe » déploie une rhétorique qui cherche à représenter l’inverse de ce que les implicites qui soutiennent son discours signifient. Cet article vise à expliciter les contradictions, le révisionnisme et la colonialité d’un discours qui prétend sans pouvoir convaincre s’opposer au nationalisme.

Cet article que j’ai volontairement concentré sur la question du nationalisme dans la lettre d’Emmanuel Macron est un extrait d’une analyse plus complète dont je publierai le deuxième volet autour de celle de l’écologie dans les jours qui viennent. 

La dénonciation par Emmanuel Macron du « mensonge et de l’irresponsabilité » des opposants à l’Union européenne dont il condamne le « repli nationaliste » et que seul désigne le pronom interrogatif « qui », en introduction de questions rhétoriques, est une manière de frapper l’ensemble de ses oppositions politiques d’une indignité nationaliste et d’esquiver le débat sur le fond. 

Pour autant, il y loin entre ceux qui pensent que les traités européens ont organisé cette Europe du capital qui précipite des millions d’Européens dans la pauvreté, creuse les inégalités dans nos pays et entre eux, condamne des dizaines de milliers de migrant-es à la mort, à l’enfermement, à la torture, à l’esclavage et les nationalismes que le président Macron prétend attaquer. Cette manipulation, qui évince du champ du débat politique les critiques formulées depuis des points de vue internationaliste, cosmopolite, écologiste et social, vise à mettre en scène un affrontement binaire mais factice où il incarnerait le bien « progressiste » contre le mal nationaliste des « exploiteurs de colère ». 

Une colère à propos de laquelle le président Macron évite de dire d’où elle vient et en quoi ils l’exploitent ? Deux questions auxquelles, on le comprend bien, il ne peut pas répondre. Puisqu’il lui faudrait admettre la responsabilité de tous les exécutifs avec lesquels, d’une manière ou d’une autre, il a collaboré avant de s’arrêter sur sa propre présidence. Face à la première, il lui faudrait admettre l’échec des politiques libérales à régler au moins deux des maux auxquels elles ont prétendu être la solution : le chômage et la pauvreté. Face à la deuxième, il lui faudrait reconnaître que les principaux mensonges sur lesquels prospère le nationalisme, celui de la menace migratoire ou de l’intégration impossible de populations issues de l’immigration qui sont toujours soupçonnées de fomenter le chaos, ont été sciemment propagés par les gens de son camp qui, des LR au parti socialiste, ont chevauché et légitimé le discours de l’extrême-droite sur la menace migratoire ou post migratoire pour divertir les opinions publiques de leur responsabilité dans la mise en oeuvre des politiques qui les ont appauvri et les exposent à la violence des transformations écologiques.

D’ailleurs, le nationalisme fonctionne dès son avènement comme un instrument de diversion des populations devant l’absence de régulation du capitalisme industriel et ses ravages parmi la classe ouvrière. Dès l’origine encore, il est assorti du colonialisme avec lequel ils forment un couple idéologique dont le président Macron évite soigneusement de rappeler qu’il fut une des instruments du triomphe de la bourgeoisie qui, du 19ème siècle à la première moitié du 20ème, lui garantit la conquête définitive du pouvoir et la mobilisation de populations auxquelles elle déniait l’égalité politique et sociale promise par la Révolution qu’il s’agissait d’intégrer à l’appareil productif industriel et d’envoyer à la guerre, coloniale d’abord, mondiale ensuite.

Ces escamotages soutiennent un « progressisme » qui sent la naphtaline quand il nous ressert le mythe d’une « civilisation européenne » arrimée à une « identité ». Il n’y a pas d’identité européenne mais une histoire, parfois commune, parfois non, qui a vu se constituer et se défaire des ensembles politiques qui ont entretenu entre eux, avec les populations qui les ont constitués et le reste du monde des relations très différentes. Cette vision fixiste des sociétés humaines, véritable révisionnisme anthropologique, est encore un trait qu’il partage avec le nationalisme. Tout comme il est faux d’affirmer que le modèle européen repose sur la « liberté de l’homme », un homme unique dont le président prétend ici qu’il dissimule l’inégalité d’individus appartenant à des groupes institués par l’ordre inégalitaire de nos sociétés et dont l’exercice de la liberté varie sensiblement. Une proposition flanquée d’une langue sexiste. 

Dans la même veine, ce président funambule propose de « remettre à plat l’espace Schengen » non pas pour en finir avec l’Europe forteresse mais pour renforcer « la nécessité de frontières qui protègent » dont il prétend, en outre, qu’elles sont une condition à la création d’un « sentiment d’appartenance » à la « communauté » européenne ? Ce qui signifie, en creux, que les populations européennes seraient menacées par les migrations et que le sentiment que nous pouvons avoir d’être lié au destin d’une communauté humaine ne peut s’épanouir qu’en opposition à d’autres êtres humains. Terrible proposition de repli. Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Une autre concession de taille au « repli nationaliste », il le dit lui même, qu’il prétend fustiger. Ses affirmations contredisent toutes les analyses du programme des Nations Unies pour le développement humain (PNUD) qui montrent au contraire que les migrations dans le monde contemporain sont fécondes pour les sociétés. Et puis, que signifient « ces obligations strictes de contrôle » sans que soit jamais évoquée notre obligation stricte d’application du droit d’Asile ? Que signifie cette « solidarité européenne » de la part du président d’un État membre qui refoule systématiquement les migrant-es en provenance d’Italie y compris en bafouant le droit des mineurs auquel il est normalement soumis ? Quel sens donner à cette promesse de solidarité quand celui qui la formule fut conseiller puis ministre d’un gouvernement qui entre 2013 et 2014 a ignoré les appels à davantage de solidarité européenne de la part du gouvernement italien qui fut laissé seul dans sa tentative (la dernière) de répondre de manière humaine au drame des migrant-es qui se noient en mer Méditerranée ? 

Qu’importe les réponses puisque se sentant particulièrement inspiré par cet « humanisme européen qui est une exigence d’action » et dans un élan qu’on pourra juger contradictoire avec son souci de la frontière, Emmanuel Macron, pour qui « l’Europe a toujours su définir les normes du progrès », nous invite à nous tourner vers l’Afrique. Qu’importe là encore que l’humanisme soit justement né d’une critique virulente de cet ethnocentrisme occidental qu’il reprend à son compte et sur lequel de riches marchands allaient fonder leur droit à piller, leur droit à tuer. 

D’ailleurs, les puissances impérialistes européennes se sont-elles détournés un seul jour ces quatre cents dernières années de l’Afrique ? Saint-Louis du Sénégal, fondé en 1638, fut le premier comptoir français permanent en Afrique. Et le moins qu’on puisse remarquer est que l’Afrique a jusque là payé un lourd tribu à ce « destin commun ». Il serait également utile au président Macron de se demander quel progrès a préfiguré l’aventure coloniale en Europe même ? Aimé Césaire parlait du « progrès lent mais sûr de l’ensauvagement du continent », celui qui nourrit la « barbarie suprême ».

Sait-il que la simple évocation de l’aide au développement de la part d’un des premiers représentants d’une ancienne puissance coloniale dont le joug a brisé les sociétés africaines pré-coloniales des territoires qu’elle a conquis ou des principaux acteurs du capitalisme mondial dont le système de prédation ruine les populations africaines demanderait à être assorti d’une série de précautions pour ne pas être lue comme le signe d’un projet funeste. L’aide publique au développement envisage le plus souvent les intérêts des bénéficiaires, en fonction d’une définition rarement laissée à leur appréciation. De fait, elle a imposé des politiques dites d’ajustement structurel qui ont accéléré l’intégration des économies africaines au marché mondial en encourageant leur orientation vers le marché primaire des matières premières. Et ce, au profit des multinationales qui y développaient les infrastructures nécessaires à leur exploitation et des oligarchies au pouvoir justement pour leur inclinaison à accepter les termes d’un contrat extrêmement défavorables aux sociétés civiles. Quant aux pays de la zone Franc, ancien pré-carré colonial français en Afrique, le maintien du franc CFA par ces mêmes oligarchies asservies à leur tour aux intérêts de celles de la zone euro, encourage le processus d’accumulation des richesses en dehors de ces pays et donc de l’Afrique.

Que diable ! Tout heureux de son élan altruiste, le président veut que l’Europe soutienne des partenariats universitaires avec des universités africaines au moment même où son gouvernement décide de l’augmentation prohibitive pour les étudiant-es étrangers, en particulier africains, de leurs frais d’inscription dans les universités françaises.

La contradiction n’effraie pas Emmanuel Macron qui réclame dans la même phrase que l’Europe porte une attention particulière à l’éducation des jeunes filles africaines. À ce stade de son exposé l’odeur rance du colonialisme a envahi la pièce. Celui dont Albert Memmi disait qu’il s’employait à transformer le colonisé afin qu’il réponde aux exigences économiques et affectives du colonisateur. Et, j’ajoute, en particulier, à transformer la colonisée. Le président français commence par rapetisser l’Afrique en niant, à travers une représentation monolithique de la situation des femmes, tout à la fois l’immensité géographique du continent et la variété époustouflante des sociétés humaines qui s’y déploient. Ensuite, il réitère la proposition que la situation des femmes en Afrique aurait quelque chose à envier à celles de leurs soeurs européennes et, par conséquent, que ces dernières ne seraient pas, elles aussi, soumises à la domination masculine et glorifie, du même coup et encore une fois, le mythe de la supériorité des sociétés européennes. Un autre trait commun avec les nationalismes. Les femmes africaines subissent, comme partout ailleurs, la domination masculine qui trouve en Afrique, comme partout ailleurs, son origine dans la division sexuelle du travail, un fait social universel. Comme partout ailleurs, leur émancipation est proportionnelle au contrôle qu’elles exercent ou pas sur la production et la distribution des biens qu’elles produisent. Comme partout ailleurs, la lutte contre la domination masculine passe par une politique volontariste de réduction des inégalités qui cible singulièrement les inégalités femmes-hommes. 

Cette lettre n’est pas une coquille vide mais la lettre d’un très vieil homme incapable de tirer les enseignements des impasses où nous ont conduit le capitalisme libéral intrinsèquement impérialiste. Une idéologie dangereuse qui soumet le monde à un régime de prédation insoutenable et brutalise nos sociétés. Une idéologie qu’Emmanuel Macron cherche ici à régénérer à travers les artifices mortifères d’une sorte de nationalisme élargi aux frontières de l’Europe.

Cet article a d’abord été publié ici

Hier matin à l’aube, ils ont arrêté Mimmo Lucano, maire de Riace

Domenico Lucano dit Mimmo a été arrêté hier matin sur ordre du procureur de Locri. Il est accusé d’ « aide à l’immigration clandestine ». Depuis deux ans Riace est dans l’œil du cyclone xénophobe qui s’abat sur l’Europe. Son maire et ses habitants n’arrangent pas les affaires de ceux qui entendent accéder ou se maintenir au pouvoir en répandant la peur et le mensonge raciste. D’ailleurs, Matteo Salvini, ministre de l’intérieur d’extrême droite du gouvernement ligue/5 étoiles, multiplie les déclarations belliqueuses à leur encontre. Une obsession qui a vraisemblablement conduit à l’arrestation de Mimmo Lucano, maire de Riace, petit village de Calabre au bord de la mer Ionienne.

L’histoire contemporaine de Riace commence en 1998 quand un navire de 300 migrants kurdes s’échoue sur ses côtes. Mimmo, qui n’est pas encore maire à l’époque, convainc son prédécesseur d’accueillir les réfugiés. Les habitants du village ont vu partir tant d’enfants sur les routes de l’exile. Ils savent ce qu’émigrer veut dire faute d’un avenir possible sur leur terre natale. Beaucoup regardent la mer avec défiance. Quand rendra-t-elle ce qu’elle a pris ? Le village se meurt même si l’été certains reviennent d’Allemagne, d’Angleterre, des Etats-Unis sur cette terre vaincue d’abord par les prétentions hégémoniques du Nord, ensuite par la mondialisation capitaliste. Alors ce jour de 1998, la mer rendait au village une partie des vies qu’elle lui avait volées.

Je suis allée à Riace pour la première fois en novembre 2017. Alors que nous approchions du village, j’étais frappée par la lumière vive et chaude à cette époque de l’année qui rendait le bleu de la mer si intense. Le paysage alentours déroulait toutes les nuances de jaune possibles. Le village est divisé en deux. La partie basse, Riace marina, et la partie haute juchée sur un monticule de terre blondie par le soleil. Le centre est là. Nous arrivons à l’heure du déjeuner accompagnés par le secrétaire de Rifondazione comunista pour la Calabre et d’une chercheuse en sociologie qui a fait de Riace un de ses terrains d’études. Sur la route, nous croisons plusieurs panneaux qui annoncent « Riace, village de l’accueil ». Nous débarquons sur la place principale devant une grande porte symbolique en fer forgé ; une grande porte, grande ouverte. La place est animée et nous ne pouvons pas ne pas remarquer la présence nombreuse d’hommes et de femmes visiblement d’ailleurs. Des enfants jouent en contre bas. Ils ont toutes les couleurs, toutes les formes de nez, d’yeux, toutes les textures de cheveux possibles. Ils jouent comme tous les enfants. Ils courent comme tous les enfants. Ils crient, en italien, comme tous les enfants qui grandissent ici, en Italie. Sur la place, nous rencontrons un journaliste allemand. Depuis que Wim Wenders a fait un film sur Riace qu’il a qualifié de seule utopie en acte en Europe, le village reçoit un certain intérêt. Le lendemain, j’y ferai la connaissance d’une française de Calais venue voir ce que le discours dominant dissimule en prétendant que c’est impossible : une communauté politique fondée sur le droit à la vie, le droit à l’avenir, pour tous. Mimmo nous attend. Nous le retrouvons dans sa mairie affairé à régler les affaires courantes, chemise bleu à manches courtes, jean et chaussures bateau. C’est son troisième mandat. La première fois les gens l’ont élu en connaissance de cause. C’est lui qui avait convaincu l’ancien maire d’accueillir les 300 naufragés Kurdes. Les deux autres fois aussi. Car l’histoire de son engagement est aussi celui de toute une communauté. Sauf, bien sûr, les collaborateurs de toujours. Une minorité qui se rétracte ou reflue en fonction des intérêts du pouvoir dominant.

À notre arrivée un vendeur de légumes nous lance en découvrant ses dents cariées d’un large sourire : « notre maire est un homme bien, il veut le bien du village mais certains voudraient le voir cuir dans un chaudron ». Mimmo est inquiet. Le procureur de Calabre l’a mis en examen pour abus de biens sociaux. En Italie, n’importe quelle commune peut donner sa disponibilité à accueillir des migrants auprès du SPRAR, le système national d’accueil des réfugiés. La plupart ne le font qu’à travers des structures d’accueil déléguées à des associations ou gérées plus ou moins honnêtement par des privés. Ces structures reçoivent 35€ par jour et par migrant pendant six mois pour subvenir à leurs besoins élémentaires ; logement et nourriture, en attendant que leur sort soit réglé (quand il l’est) par l’administration. Riace reçoit cet argent. Mais les délais sont longs et ces structures ou collectivités doivent emprunter aux banques en attendant les versements de l’Etat. Une solution que Domenico Lucano a toujours refusée. Pourquoi les banques devraient gagner de l’argent sur l’accueil des réfugiés ? Alors Riace bat sa propre monnaie, garantie par l’argent que l’Etat s’est engagé à donner. Sur ces 35€, la mairie prélève ce que lui coûte l’hébergement des hommes, des femmes et des enfants accueillis. À Riace, les volets des maisons laissées vacantes par les émigrants ont été rouverts par les immigrants. Le reste de l’argent leur est donné directement. Pourquoi devrions-nous décider pour eux ce qu’ils veulent en faire ? Acheter des pâtes plutôt que du riz, leur fournir de quoi manger et empocher le reste en sur-facturant comme ces structures trop nombreuses qui sont devenues de véritables instruments de spéculation sur le dos des migrants et de l’Etat. Aussi Mimmo ne demande pas à ses hôtes de fournir les justificatifs de tout ce qu’ils achètent. Et le procureur lui demande des comptes. Pourtant, il sait que les billets qui circulent, à l’effigie de Gandhi, Nelson Mandela, Che Guevara, Antonio Gramsci, Martin Luther King ou Peppino Impastato, journaliste sicilien assassiné par la mafia, ne peuvent s’échanger qu’ici. Il sait que les rideaux décatis des échoppes aux couleurs brulées par le soleil à force de rester baissés ont été repeints, que les terrasses des cafés ont ajouté des tables, que les rues du villages résonnent d’une effervescence nouvelle et que même les corps des vieux, assis sur la place, se sont redressés, gagnés par elle. Et qu’importe d’où viennent ces enfants qui courent, rient, crient autour d’eux pourvu qu’ils soient là. Qu’importe, puisqu’ils sont là et que la vie a repris.

Mais le procureur s’en moque comme il se moque qu’alentours les mafias prospèrent en louant les bras au plus bas coût possible de milliers de migrants humiliés. Le premier rapport, commandé par lui, soupçonnait Mimmo de s’être enrichi avec l’argent du SPRAR. Un deuxième, demandé par la défense l’a contredit et proposé Riace comme modèle de l’accueil mais aussi de ce qu’il faudrait faire pour sauver ces terres que la modernité éreinte. N’empêche, Mimmo est inquiet. Il sait que Riace est menacé.

Nous sommes retournés à Riace cet été avec un ami sicilien, immigré en France il y a plus de 20 ans et une vingtaine de ses étudiants. Enthousiasmé par la politique d’accueil intelligente et humaine menée par Mimmo Lucano, il les a convaincus de l’accompagner. D’autant qu’ils participent tous d’une manière ou d’une autre d’une histoire de migration. Ce fut un moment d’une grande intensité. Les récits des migrants de Riace, arrivés d’Afghanistan, du Soudan, d’Irak, du Congo, d’Erythrée, du Kurdistan, de Syrie, du Cameroun, du Sénégal, … ont fait ressurgir les histoires de ces grands parents arrivés de Pologne avant la première guerre mondiale, ou d’Italie dans les années 20 dont ils fuyaient le régime fasciste à pied à travers les Alpes, du Maroc ou d’Algérie pour venir travailler dans les usines en France après la deuxième guerre. Il y eut des larmes et beaucoup de sourires, beaucoup de compassion et de chaleur humaine. De la colère aussi et de l’incompréhension devant les attaques répétées des autorités italiennes ces deux dernières années qui semblent s’être données pour objectif de faire disparaitre le modèle Riace et dont le dernier coup vient d’être porté. Car, depuis 20 ans, les habitants de Riace et son maire Domenico Lucano opposent au venin xénophobe un démenti cinglant en nous rappelant l’extraordinaire plasticité des sociétés humaines et en faisant la démonstration que l’accueil est un mouvement réciproque qui profitent aussi bien à ceux qui sont accueillis qu’à ceux qui accueillent.

Cet article peut être lu là :

https://blogs.mediapart.fr/benedicte-monville/blog/031018/hier-matin-laube-ils-ont-arrete-mimmo-lucano-maire-de-riace

Quand la terre brûle par @BenMonville #Incendies #Réchauffementclimatique #Californie #RiseForClimate

Cet article peut être lu ici : https://blogs.mediapart.fr/benedicte-monville/blog/110918/quand-la-terre-brule

Je me souviens gamine m’être demandée, plongée dans un abîme de perplexité, à quoi pourrait bien ressembler la fin du monde. Nous n’habitions pas trop loin du jardin des plantes et ma mère qui y avait passé son enfance, avant que les classes populaires ne soient définitivement écartées du centre de Paris, nous emmenait régulièrement au muséum d’histoire naturelle voir les squelettes des dinosaures. Si ces colosses que je contemplais mi incrédule mi inquiète avaient pu disparaître alors nous ne pouvions prétendre à vivre éternellement sur terre. Une pensée furtive sur laquelle je ne m’attardais pas plus que ça d’autant que les millions d’années qui nous séparaient de l’extinction des dinosaures conféraient à l’image qui se formait dans ma tête d’une terre sans humains un caractère évanescent. Et puis, j’imaginais qu’il faudrait bien un cataclysme, quelque chose de grandiose telle qu’une collision extraordinaire provoquée par le bouleversement des forces de l’univers qui règlent de manière si précise le ballet des astres autour du soleil. Le déraillement des planètes plutôt que l’extinction du soleil, une fin éclatante plutôt qu’une lente agonie, vulgaire en somme. Mais alors que, vers la fin du mois d’août, nous roulions vers Crater Lake, que la fumée dans le ciel se faisait plus épaisse, que malgré la chaleur, spontanément et sans nous concerter, nous fermions les fenêtres du camion, je réalisais que la fin de notre existence n’aurait rien de romantique et de grandiose. Nous étions à plus de 100 km de distance du premier incendie, dans l’Oregon, l’Etat situé au Nord de la Californie. Quelques jours plus tôt, dans la banlieue de Seattle, un commerçant m’avait dit, avec un peu moins de désinvolture que s’il s’était agi du temps qu’il fait, : « It’s smocky today ». Je lui demandais si la fumée des incendies de Californie arrivait jusqu’au Washington. Non, c’était la forêt autour du Mount Rainer qui brûlait, la Tacoma Mountain pour les Indiens, « la mère des eaux » cerclée par les flammes. Nous en venions, mais l’incendie s’était à peine déclaré. Pourtant, en remontant le long de la baie jusqu’à Port Townsend, le ciel gardait cette étrange opacité qui voilait le soleil et, le soir venu, avalerait les étoiles. C’est étrange un ciel où on ne distingue aucun nuage, aucune étoile, aucun de ces signes extraterrestres qui nous fait nous sentir partie prenante d’un ensemble bien plus large que le bout de terre que nous habitons. Le soir sous la lune, la tête dans les étoiles nous expérimentons tous à notre manière ce à quoi les physiciens ont donné un chiffre : 3%. Nous ne connaissons que 3% de ce qui compose notre univers, matière, anti-matière, matière noire, … tout compris. Plusieurs centaines de kilomètres plus au sud, au bord du lac le plus profond des Etats-Unis, que la fumée nous empêchait de distinguer, un des sites naturels les plus beaux du pays, paraît-il, je regardai le Ranger devant moi dans son bel uniforme beige, son masque de chirurgie sur le visage et j’eus envie de pleurer. On aurait dit que les fumées des incendies qui ravageaient la Californie depuis des semaines et dévoraient une partie de la forêt du Mount Rainer National Parc, convergeaient là. Elles piquaient mes yeux, mon nez, ma gorge et, à l’instar de la gamine que j’étais, j’imaginais soudain, plongée dans une insondable mélancolie, un monde, notre monde qui s’emballe et devient invivable, quelque chose comme une extinction en effet, un mouvement lent mais inéluctable : la chaleur, les incendies, plus de chaleur, plus d’incendies, moins d’air, moins d’eau, la terre polluée, moins de fruits, moins d’animaux, plus de conflits, une lente apocalypse où nous sommes emportés par un système social qui exalte la cupidité, la force brutale du pouvoir de l’argent et des armes, et récompense la bêtise et la grossièreté. Les pauvres d’abord, les riches ensuite retranchés quelques décennies supplémentaires derrière l’abri aussi ridicule qu’illusoire que confère la richesse dans un monde qui s’écroule.

Crater Lake rendu invisible par la fumée des incendies
Crater Lake rendu invisible par la fumée des incendies

Tandis que l’#Aquarius fait route vers l’Espagne, l’#Europe s’abîme un peu plus par @BenMonville

Dimanche 10 juin 2018, le nouveau gouvernement italien par la voix de son ministre de l’intérieur d’extrême droite Matteo Salvini refuse que l’Aquarius, navire de l’ONG française SOS-Méditerranée, accoste en Italie. Il tweete reprenant à son compte l’iconographie fasciste de l’homme fort debout sur fond noir les bras croisés et le regard fermé avec inscrit sur un bandeau rouge criard en lettres grasses « fermons les ports ». Aux environs de 22h00 les autorités italiennes ordonnent au navire qui transporte 629 migrant·e·s dont 123 mineurs isolé·e·s, 7 femmes enceintes et plusieurs blessé·e·s de s’arrêter à quelques 35 miles nautiques des côtes italiennes. L’embarras de quelques ministres cinq étoiles de la coalition jaune et verte est vite balayé et le gouvernement italien s’accorde pour renvoyer la responsabilité sur Malte qui renvoie la responsabilité à l’Italie tandis que les gouvernements des autres pays européens se taisent et détournent le regard.

Ainsi commence dans la nuit du 10 au 11 juin 2018, le sinistre feuilleton de l’Aquarius, condamné à errer plusieurs heures durant dans les limbes de la politique xénophobe des chancelleries européennes. Au milieu de ce marasme politique, seuls les maires de plusieurs villes portuaires en Italie ; Naples d’abord, suivie par Palerme, Messine et Reggio Calabria, se disent prêts à accueillir l’Aquarius et ses passagers. Auxquelles s’ajoute, la voix dissidente du maire de Riace, Mimo Lucano, et de toute la communauté de ce petit village de Calabre qui, depuis 1998 et le naufrage d’un bateau transportant 300 kurdes sur ses côtes, a fait de l’accueil des migrant·e·s l’occasion d’une renaissance. Ces villes et leurs édiles rompent le silence mortifère de gouvernements gangrénés par le racisme structurel d’un ordre libéral dont les tenants s’ingénient à transformer la demande de justice sociale et environnementale de la part de populations écrasées par des politiques d’austérité en vindicte contre les migrant·e·s. Ces villes et leurs édiles sauvent l’honneur de l’humanité et font naître un espoir encore jeune.

Le lendemain, lundi, le haut commissariat de l’ONU pour les réfugiés appelle les gouvernements concernés à consentir immédiatement au débarquement des centaines de personnes bloquées en Méditerranée. Rappelant que cette situation est contraire au droit international et à la convention européenne des droits de l’homme. Malte et l’Italie continuent leur jeu de ping pong cynique tandis que la maire de Barcelone en Espagne se dit prête à son tour à accueillir le navire et ses passagers. En France, on n’entend toujours rien. Comme si nous n’étions pas nous-mêmes un pays méditerranéen comme si nous ne comptions aucune ville portuaire sur la Méditerranée. Sans doute que l’histoire particulière de ces villes, de leur soumission au pouvoir parisien ou assujettissement aux intérêts d’une bourgeoisie qui crève de peur à l’idée de perdre son pré-carré doré explique en partie qu’elles soient incapables de la moindre parole autonome.

Macron se tait au moins publiquement même si on ne peut pas douter que le silence français doive quelque chose à sa volonté. Il faudra attendre lundi soir pour que de Corse et par la voix d’un de ses leaders nationalistes nous soit donner l’occasion de ne plus avoir tellement honte des autorités de notre pays. Entre temps un porte-parole du gouvernement Benjamin Griveaux a déclaré que « la France a fait sa part » continuant d’alimenter le fantasme d’une invasion de migrant·e·s alors même que la France a accueilli en 2017 à peine plus d’un·e migrant·e pour mille habitants (1,3 pour la précision). Mais aucun examen rationnel de la réalité ne tient devant l’entreprise mensongère des élites de notre pays qui trouvent ici le meilleur moyen de détourner l’attention du peuple de leur responsabilité absolue dans la dégradation constante depuis les années 1980 de nos conditions de vie et la mise à sac de notre État social. Pour ne rien dire de celle qu’ils assument en défendant les intérêts de nos entreprises, d’État ou pas, en Afrique et au Moyen-Orient et qui sont à l’origine de la fameuse crise migratoire qu’ils prétendent ensuite devoir subir. Et puis, dans l’après-midi, le premier ministre espagnol nouvellement élu déclare que l’Espagne est prête à recevoir l’Aquarius et ses passagers dans son port de Valence. Matteo Salvini, le ministre italien d’extrême droite exulte : il a fait la démonstration qu’il était l’homme fort de la péninsule et vient de réussir son entrée dans la cour des grands sur la peau de 629 personnes condamnées à errer un jour de plus dans les limbes de la xénophobie des chancelleries européennes exception faite donc de l’Espagne. Le deuxième épisode du sinistre feuilleton de l’Aquarius s’achève et on se demande jusqu’à quel point il leur sera possible de déconsidérer l’idée d’une Europe de la paix et des droits humains qu’ils prétendent défendre.

Mardi 12 juin, l’Aquarius a été ravitaillé la veille au soir par les autorités maltaises en eau et en vivres. Mais si ses passagers ont à boire et de quoi manger pour un repas supplémentaire, l’atmosphère est écrasante à bord. Il fait très chaud et le bateau est chargé bien au delà de sa capacité normale. Les hommes dorment à même le sol sur le pont, les femmes étouffent à l’intérieur, la promiscuité est extrême. Un homme, effrayé à l’idée d’être raccompagné en Libye menace de se jeter par dessus bord. Enfin, les autorités italiennes transmettent l’autorisation de mettre le cap sur Valence en Espagne. Elles annoncent en même temps que des embarcations militaires déchargeront l’Aquarius d’une partie de ses passagers et feront route avec lui jusqu’à destination. Pendant ce temps là, l’Aquarius manque à sa mission de sauvetage alors que des centaines de migrant·e·s embarquent chaque jour sur les radeaux du désespoir que les autorités libyennes laissent de nouveau partir en nombre pour augmenter la pression sur le nouvel exécutif italien et en tirer de nouveaux avantages. La traversée est prévue pour durée quatre jours.

Le troisième épisode du sinistre feuilleton de l’Aquarius s’achève sans qu’on puisse en dire autant du calvaire de ces milliers de femmes et d’hommes réduits à satisfaire les intérêts des groupes dominants, qui exploitent leur force de travail, leurs territoires ou leur détresse. Et tandis que l’Aquarius est à flot et ses passagers sains et saufs, l’Europe sabordée par ceux-là même qui nous abjurent de la sauver s’est abîmée un peu plus.

Bénédicte Monville

Ce texte a d’abord été publié là : https://blogs.mediapart.fr/benedicte-monville/blog/120618/tandis-que-laquarius-fait-route-vers-lespagne-leurope-sabime-un-peu-plus

Le mouvement 5 étoiles, une épine dans le pied de la gauche antagoniste italienne par Bénédicte Monville

Aujourd’hui, l’Italie est coupée en deux ; bleu au Nord, jaune au sud. Cette carte est en partie celle d’une Italie dominée par les populismes et la xénophobie, par la peur et l’agressivité mais c’est aussi celle d’une Italie qui récuse la politique menée par le centre droit et le centre gauche et a voté massivement pour le mouvement 5 étoiles.

Lire l’article :

https://blogs.mediapart.fr/benedicte-monville/blog/050318/le-mouvement-5-etoiles-une-epine-dans-le-pied-de-la-gauche-antagoniste-italienne