Les Gilets jaunes sont le premier mouvement social écologiste de masse par Patrick Farbiaz

Cette tribune de Patrick Farbiaz, membre de la CooPES est parue dans Reporterre le 21 janvier 2019

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Comme leurs prédécesseures, les nouvelles jacqueries numériques sont récupérées par la réaction par Claude Vilain

Comme leurs prédécesseures, les nouvelles jacqueries numériques sont récupérées par la réaction,  plus de la moitié des ouvriers et employés  voteraient extrême droite aux Européennes
De la grande Jaquerie de 1358, à celle de 1542 contre la gabelle en passant par la guerre des paysans allemands de 1524, tous ces mouvements, comme la dernière et première  jacquerie numérique des GJ, ont un en commun, leur interclassisme.
A l’origine géographique souvent incertaine, toujours motivées par une injustice fiscale recouvrant un besoin de reconnaissance longtemps refoulé – qu’il s’agisse de se révolter contre une pression fiscale  pour servir la rançon d’un Roi, contre la corvée du ramassage d’escargots ou la tentative d’unification de l’impôt sur le sel, sans oublier la récente taxe carbone, les jacqueries associent les couches sociales non pas les plus défavorisées mais celles qui tout en n’en étant pas très éloignées,  se retrouvent confrontées à un déclassement inéluctable.
Assez  rapidement,  une fois les revendications sociales ou économiques exprimées,  parfois satisfaites, les exigences politiques prennent le dessus.
Jusqu’aux insurrections de  1848, souvent révolutionnaires, c’est à dire contre l’ordre du moment, dirigées par la fraction la plus politisée, elles se terminent toujours  par une reaction violente des porteurs des intérêts de classe ainsi remis en cause. D’autant que la division des meneurs, voire très souvent leur trahison pour quelques pacotilles, se trouve renforcée par les oppositions de classe qui traversent ces mouvements.
En ce sens si l’interclassisme comporte des aspects révolutionnaires,  les tensions internes auxquelles il ne peut politiquement échapper,  le ramène toujours vers la réaction.
S’agissant des GJ, première jacquerie numérique exprimant le désarroi de milieux dont la fonction de reproduction d’un capitalisme global n’a plus besoin d’etre socialement, distinguée, on ne doit pas s’étonner que dans notre pays, ce soient les droites extrêmes qui en profitent.
Sans perspective politique, autre que la justice fiscale et social, cet oxymore du capitalisme triomphant, sans pouvoir ni vouloir le nommer comme adversaire majeur , ne reste plus que le repli sur soi, autour du drapeau, dernier symbole unifiant des milliers de barrages.
Et derrière le drapeau, c’est toujours le national, le nationalisme, l’identitaire qui se profilent, en un mot les droites extrêmes. Et ce d’autant qu’une fraction  des dominants  n’hésitant pas à instrumentaliser les instincts les plus bas, ravive ces questions pour en faire l’objet de débats publics donc légitimes.
En conclusion, qi’il s’agisse des derniers sondages de Bva ou de l’Ifop, plus de la moitié des ouvriers et des employés interrogés voteraient Le Pen, D-Aignan ou Philippot aux prochaines européennes !
Que LRM ne s’en tire pas trop mal, rien de surprenant, son socle de classe est solide.
 Que les partis de gauche qui ont gouverné depuis 30 ans s’effondrent encore un peu plus,  c’est normal, tant ils ont trahi.
S’agissant de la FI à  force d’interclassisme, d’appel à un peuple mythique, d’ambiguïtés sur les politiques migratoires, le projet devient tellement trouble qu’il est de plus en plus difficile de le suivre., d’où son effondrement.
EELV naviguant dans les eaux de 2014 autour de 7%,  retrouve ses électeurs , parents et enfants des couches moyennes supérieures, des travailleurs intellectuels, les plus conscients des enjeux climatiques.  Pas suffisant pour se consoler de la perspective inéluctable d’un Parlement Europeen dominé par les extrêmes droites.

Confronté à un mouvement interclassiste, le Président de la mondialisation adversaire de l’Etat nation ne va rien céder par Claude Vilain

Contrairement aux analyses subjectives de nombreux polititologues ou soit disant, E M ne cédera rien sur l’essentiel.
Bénéficiant du pouvoir sans précédent de l’Etat, c’est à dire de sa violence réelle et non plus symbolique, son propos sera sécuritaire, c’est à dire relatif au maintien et au retour à l’ordre.
Bien sûr il concédera quelques mesures sociales, manifestera une empathie de crocodile, voire se livrera à une manoeuvre politique majeure concernant son propre camp, qu’il considère avoir failli face à une révolte qui pour lui relève des mises en cause de la gabelle, mais il demeurera droit dans ses bottes.
Politiquement il aura raison, quand bien même ses adversaires dont je suis, trouveront dans ses propos de quoi alimenter leur contestation ecolopopulaire.
Raison, car élu, notamment contre F Fillon pour en finir avec les spécificités de l’Etat nation à la française, il est condamné à tenir ses engagements de commandités.

E Macron cède aux GJ. Reniant son engagement devant l’AG de l’Onu, il renonce à se rendre à Marrakech signer le Pacte sur les migrations par Claude Vilain

Lundi, seule A Merkel et les premiers ministres d’Espagne, Portugal et de Grèce assisteront à l’ouverture du sommet mondial sur les migrations. Notre pays sera représenté par un sous ministre des affaires étrangères,  l’inconnu J B Lemoyne, tandis que huit pays membres de l’UE n’enverront aucun représentant.
Que le mouvement des GJ ait permis de souligner l’iniquité du financement de la transition écologique en soulignant le rapport dialectique entre justice sociale et environnementale, nous ne pouvons que nous en satisfaire, qu’il puisse déboucher sur une révision d’une fiscalité indirecte scandaleusement régressive, tant mieux, mais au delà prenons garde.
Son nihilisme négatif que soulignent des revendications politiques renvoyant pour la plupart aux institutions de la IVème,  sa nostalgie d’un passé prè soixante huitard, son origine voire ses manifestations interclassistes, expriment bien plus le ressentiment d’une classe moyenne à la recherche d’un passé à jamais révolu,  que la volonté d’abattre un modèle économique et social qui la renvoie inexorablement vers le prolétariat et son precariat.
L’extrême droite l’a très bien compris, quand bien même une fraction de la gauche ne souhaitant pas lui laisser toute la place s’est empressée de tenter de le récupérer tout en prétextant l’inverse.
Certains écologistes comme Y Jadot se sont prêtés à cette manoeuvre refusant de réaliser qu’il ne pouvait y avoir d’entente durable (cf. l’absence totale de convergence entre les cortèges de GJ et de la Marche pour le climat de ce week end) entre un mouvement réactionnaire aux nombreuses revendications sociales certes très légitimes et une écologie politique qui foin de ressentiment, exprime son optimisme dans une révolution des rapports de production.
En refusant de se rendre à Marrakech, E Macron commet encore une fois l’erreur de ses prédécesseurs. Après avoir cédé et à juste raison sur le secondaire -la hausse des taxes- il cède préventivement, du moins s’en convainc t il, sur l’essentiel en espérant freiner la progression des droites extrêmes.
Car à compter de Lundi prochain, c’est bien de cela qu’il s’agira de freiner et on n’y parviendra pas en satisfaisant les instincts les plus bas de crainte qu’ils ne s’expriment trop violemment, mais en les combattant sans aucune miséricorde.

Pour un Grenelle de la justice par Patrick Farbiaz, Continuer et gagner :  Après le 24 novembre

Il faut un Grenelle de la justice sociale, fiscale et environnementale et un moratoire sur l’augmentation des taxes

En tant qu’écologistes, nous soutenons le mouvement des Gilets Jaunes, un des plus importants mouvements populaires de la France contemporaine (des centaines de milliers de personnes auto organisées occupant les ronds points, imposant la gratuité aux péages et gérant les accès aux centres commerciaux, bloquant les routes et les autoroutes, organisant des opérations escargot et des occupations de préfecture. La confrontation a été dure : 2 morts et et au moins 552 blessés dont 17 gravement. Oui c’est une jacquerie ! la Révolution française a commencé par une jacquerie. Certains parlent de jacqueries pour déconsidérer des mouvements -souvent paysans- qui se sont affrontés aux seigneurs et aux puissants de l’époque ; La fronde s’est souvent étendue de la lutte contre les taxes de l’époque à la remise en cause du système social.  De même la présente révolte ne se réduit cependant pas à une jacquerie anti fiscale.  Elle s’apparente à une levée en masse inter-classiste contre la mal-vie d’une France d’en bas qui ne veut plus être gouvernée par une oligarchie financière et technocratique d’en haut. Nous ne sommes pas dupes. Nous savons que parmi ce mouvement, on trouve des gilets bruns homophobes, racistes, sexistes. Mais tous les grands mouvements de transformations sociales ne sont pas « chimiquement purs ». Ils ont tous charrié des opinions, des affects contradictoires. Ce qu’il nous faut donc comprendre, c’est le sens de la marée populaire qui a submergé la France depuis le 17 novembre .

Cette colère exprime la révolte contre un gouvernement qui applique systématiquement la feuille de route du néo libéralisme :

– Stigmatiser en permanence les classes populaires.  Ce cynisme technocratique n’en finit pas de valoriser «  les premiers de cordée  – les patrons du CAC 40,  les plus riches, ceux qui réussissent  en faisant preuve d’un mépris de classe, les . Contre « ceux qui ne sont rien » les « illettrés, les alcooliques, les abrutis, les extrémistes et les fainéants », « ceux qui fument des clopes et roulent au diésel «

– Affaiblir systématiquement les corps intermédiaires (partis, syndicats, associations, élus). Macron ne fait qu’amplifier cette politique de destruction programmée de la force collective des salariés qui n’ont plus de pouvoir de négociation pour lui substituer la seule politique de compétitivité et la concurrence entre les individus. Cette stratégie du choc est devenue un mode de gouvernance au point que Macron se vante ouvertement de ses victoires contre les syndicats, sur le Code du travail et la SNCF.

– Criminaliser et judiciariser le mouvement social par l’institutionnalisation d’un état d’urgence permanent

– Ubériser et marchandiser tous les aspects de la vie quotidienne et du travail pour transformer notre mode de vie en civilisation de la consommation mercantile et en source de profit. L’exaltation du statut d’auto-entrepreneur signifie pour la Macronie que la seule démocratie est celle de l’entrepreunariat où le citoyen devient lui même une entreprise et se met en concurrence avec tous les autres individus dans la société de marché néolibérale.

-Introduire au nom de la compétitivité et de l’efficacité managériale, la souffrance au travail et le recul du lien social et l’esprit de solidarité. Toutes celles et tous ceux qui ne sont pas productifs directement sont considérés comme des parasites (retraités, chômeurs, handicapés, jeunes sans qualifications…)

Cette coalition des colères est juste : Alors que depuis le début de son quinquennat, le gouvernement d’Emmanuel Macron n’a cessé de concéder des cadeaux fiscaux aux plus riches et aux grandes entreprises, cette révolte cristallise le mécontentement qui s’exprime contre la politique ultra libérale qui s’est transformée en machine de guerre contre les classes populaires. Dans un contexte d’explosion des inégalités et d’écarts de revenus, la politique environnementale de ce gouvernement se réduit à un alourdissement de la facture à la pompe pour les seuls ménages, aggrave la fracture territoriale, Cette révolte est celle des exclus de la gentrification qui refusent la destruction de notre modèle de protection sociale, la précarité généralisée et la misère sociale, celle des existences gâchées à passer des heures chaque jour au volant pour subir des jobs précaires, toujours plus éloignés de nos lieux de vie. Les métropoles s’étendent, et de plus en plus de personnes sont contraintes de se loger toujours plus loin et rouler toujours plus longtemps pour aller rejoindre leurs lieux de travail. Ces territoires, fruits de politiques d’étalement urbain et de suppressions des services publics, obligent les habitants à se déplacer et à être dépendants de leurs automobiles.L’augmentation des taxes va s’ajouter au prix des loyers ou du foncier sans réduire la consommation de carburant. C’est la disparition des services publics en campagne qui contraint la population à parcourir des kilomètres pour trouver un bureau de poste, un médecin, un hôpital, l’agence Pôle Emploi ou une école. Ce n’est pas à la population de payer pour un amé.nagement du territoire absurde. C’est la disparition programmée des trains de proximité, la fermeture de km de « petites» lignes et de gares qui contraignent à utiliser une voiture individuelle. Le mouvement des Gilets jaunes.

Cette colère est juste parce que la politique du gouvernement Macron – Philippe est une politique anti écologique.  Il n’y a pas d’écologie sans justice sociale et fiscale.

Ce mouvement est une injonction forte à se pencher sérieusement sur les modalités opérationnelles de l’écologie et de la transition énergétique. Les taxes sur les carburants sont à la fois inefficaces sur le plan écologique et injustes socialement. Les taxes sur les carburants sont inefficaces pour l’écologie car ce qui contraint les travail-leurs.euses à utiliser leurs voitures individuelles est bien supérieur aux incitations fiscales à ne pas les utiliser . Cette révolte dit : ce n’est pas aux pauvres de payer la crise écologique. Ils ont raison : Sous couvert de lutte contre le réchauffement climatique, la politique gouvernementale est une arnaque et une tromperie écologique. Il voudrait faire croire que l’augmentation de la fiscalité sur les carburants et le diesel pesant sur les seuls ménages Diesel seraient le prix à payer pour la transition écologique. Il n’en est rien.  La prétendue éco taxe n’est que l’habituel enfumage des promoteurs·trices du capitalisme vert, car elle ne sert en rien à financer une transition vers d’autres régimes de transport.  La taxe perçue abondera les caisses de l’Etat, qui doit compenser les avantages fiscaux qu’il a offert aux riches et aux entreprises. La campagne actuelle contre le diesel est aussi un moyen de masquer la pollution due à l’essence. Et nous avons désormais les preuves que les Volkwagen, Renault et PSA ont triché sur les émissions polluantes.  La prime, qu’on nous présente comme créée pour lutter contre la pollution, sert en réalité à aider les constructeurs. Ainsi ses critères d’attribution sont liés à l’âge du véhicule et non à son caractère polluant. On peut donc l’utiliser pour acheter… un véhicule diesel ! Ou encore une voiture à moteur thermique, qui émet du CO2 dans des proportions deux fois et demie supérieures à ce que l’Union européenne veut interdire dès 2021.

L’État ne se contente pas de laisser les constructeurs produire des véhicules polluants, y compris en fermant les yeux quand ils trafiquent leurs moteurs pour les faire passer pour moins polluants, comme ça a été le cas au moment du Dieselgate. Il les aide à écouler leurs véhicules ! Ce n’est pas aux usager.e.s de payer pour les choix des industriels du pétrole et de l’automobile. C’est aux pollueurs, à l’industrie pétrolière, automobile, aux empoisonneurs de la chimie et de l’agro business. La transition écologique doit être fondée sur la justice sociale et la défense de notre modèle social (sécurité sociale, retraite, assurance chômage) menacé par la politique pro business de Macron.

L’ancrage de l’écologie politique dans les classes populaires est la condition première d’un renouveau de l’écologie politique. En France, l’écologie politique a été le plus souvent une écologie des centre villes, portée par les classes moyenne à capital culturel aisé . Grace aux Gilets jaunes, la question écologique devient un enjeu de politisation populaire. Ce mouvement oblige à adapter notre discours, nos orientations, à en finir avec la doxa d’une écologie libérale.  Qui déconsidère l’écologie ? N’est ce pas plutôt François De Rugy qui ne dit rien sur les inégalités sociales et environnementales, sur la taxation du kérozène pour les avions ou le transport pétrolier, sur le soutien aux industries polluantes et fait payer au nom de la lutte contre le réchauffement climatique l’abandon de l’ISF ?

Ce mouvement renouvelle les lieux et les formes d’action de la désobéissance civile en partant non des places des centre villes mais des périphéries, des ronds points, des parkings des centres commerciaux, en utilisant massivement les réseaux sociaux pour s’organiser horizontalement. Devons nous laisser un tel mouvement, en le snobant, aux mains de l’extrême droite ou devons nous proposer une alternative écologique et sociale de l’intérieur de ce mouvement ? Pour notre part nous appelons à soutenir les initiatives des Gilets Jaunes et notamment la manifestation du 24 novembre à Paris. Mais nous estimons qu’il faut maintenant que ce mouvement débouche sur une négociation et qu’il obtienne gain de cause à travers sans remettre en cause la nécessité d’une transition énergétique et écologique juste.

C’est pourquoi nous proposons qu’un Grenelle de la justice fiscale, sociale et environnementale soit convoqué dans les semaines qui viennent pour déboucher sur une transition écologique juste. Durant ce Grenelle, un moratoire sur l’augmentation des taxes pétrolières doit être institué car l’Etat doit prouver qu’il est le premier de la cordée de la vertu écolo. Ce Grenelle devra réunir des citoyens issus des assemblées citoyennes organisées par les Gilets Jaunes, les organisations syndicales, les ONG environnementales, les représentants des élus locaux. Il sera préparé par des Etats Généraux régionaux et des cahiers de doléances ouverts à tous les citoyens. Ce Grenelle devra proposer des solutions concrètes sur la précarité énergétique, sur l’accès à l’énergie, un produit de première nécessité qui conditionne l’accès aux droits fondamentaux comme celles de la mobilité, condition de l’accès à nombre de droits, à l’emploi et à la formation, l’accès aux soins ou à l’éducation par exemple.  Il devra prendre des décisions applicables immédiatement sur la taxation des entreprises polluantes, du transport aérien et maritime. Il faudra revenir sur la taxation du transport routier, que le gouvernement vient de suspendre afin d’empêcher la mobilisation. Mais il faudra surtout revoir la politique des salaires et des prix et les inégalités fiscales.

Pour sortir de la pauvreté, de la pollution, des bas salaires, de la dégradation des services publics, il faut une autre politique !

 

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