Manifeste fondateur de La coopérative politique Ecologie Sociale : Pour une écologie de libération !

Nous vivons une période à la fois destructrice et créatrice, innovante et inventrice de nouveaux rapports sociaux. Nous avons vécu de tels moments privilégiés dans la décennie 68. Le chaos et la mutation caractérisent ces époques. Pas seulement en France mais à l’échelle de la planète.

Le chaos prédomine.

Chaos écologique engendré par la crise climatique, la sixième extinction de la biodiversité, les catastrophes industrielles comme à Tianjin, la raréfaction des ressources naturelles et de l’eau. Le productivisme entraine l’artificialisation galopante de la Terre. L’extractivisme favorise l’accaparement des terres des paysans pauvres et des peuples indigènes. L’emprise de l’homme sur la terre fait disparaître une partie de plus en plus importante des terres cultivables. L’Anthropocène arrive au bout de sa logique mettant en danger l’humanité elle même.

Chaos économique et social par l’installation d’un ordre invisible mais écrasant des multinationales, qui s’attaque aux conquêtes sociales arrachées durant les derniers siècles, et met des nations entières comme la Grèce à genoux et menacent les autres du même traitement.

Chaos financier qui, par delà les multiples bulles spéculatives détachées de l’économie réelle tout comme en 2008, entraine la fragilisation extrême du système par la robotisation du high speed trading.

Chaos géopolitique enfin avec des guerres sans fin au Moyen Orient et en Afrique et leurs répercussions dans le reste du monde, notamment dans nos cités. L’obsession identitaire s’empare des esprits et le retour au religieux, à l’ethnicisme, au nationalisme fait partout reculer l’esprit critique, la raison et l’humanisme, tournant ainsi le dos à la société cosmopolite.

« Le vieux monde se meurt ; le nouveau monde tarde à apparaître, et dans ce clair-obscur surgissent les monstres ».

Dans ce désordre, la mutation technologique s’installe. La révolution numérique bouleverse les conditions de l’exploitation capitaliste. elle ouvre des espaces de liberté et de création mais l’ubérisation n’est jamais loin… Le numérique et les nouvelles générations d’automates modifient les conditions de la production capitaliste, provoquant de véritables saignées parmi les salariés et généralisant la « prolétarisation » de tous les métiers.
Le précariat est la réalité des nouveaux entrants dans le salariat. La concurrence sur le marché du travail devient globale, et avec les guerres et la crise climatique se développent de nouvelles catégories d’immigrés et de réfugiés.

Ce ne sont pourtant pas les concurrents des salariés du Nord. Les « sweat shop » de Chine et du Bangladesh en sont les agents bien malgré les salariés victimes de leurs conditions de travail dignes des débuts de l’industrie.

L’internet pourrait aussi construire des rapports sociaux nouveaux fondés sur l’horizontalité, le partage et l’échange, mais c’est encore l’ubérisation du travail et la jungle sociale qui prédominent. Des pratiques sociales nouvelles apparaissent où la solidarité et le lien social deviennent la référence d’une société désaffiliée qui refuse l’assujettissement, l’exploitation, l’aliénation, la domination et la discrimination mais peine à se constituer en projet politique.

En réalité le capitalisme financiarisé – même repeint en vert – est inamendable.
Ceux qui estiment qu’un hypothétique retour à la croissance des Trente Glorieuses permettra de retrouver le chemin de la redistribution, ont tout faux, comme ceux qui estiment qu’une croissance verte régulera une machine devenue folle.

Le numérique va également modifier les conditions de l’exercice du pouvoir politique. La révolution industrielle du 19ème et du 20ème siècle avait forgé le pouvoir centralisé du capital et du contre- pouvoir ouvrier, concomitants de l’émergence des Etats nations. Les socialistes, les communistes s’étaient organisés dans cette verticalité par le centralisme démocratique. Le numérique met à l’ordre du jour l’horizontalisme. S’il tient ses promesses, la forme des regroupements politiques, des nouvelles formations s’en trouvera radicalement métamorphosée.

Devant ces forces contradictoires, le champ politique – lui – est resté figé. La politique se pratique comme dans les temps immémoriaux, mais elle est désormais sous influence de la finance à l’instar de l’économie.

Dans cette comédie du pouvoir, transformée en farce, on se trahit entre amis, on se reproduit dans l’entre soi, on reste à l’abri des tumultes du monde, en essayant de tenir le plus longtemps possible au pouvoir dans sa commune, sa région ou au niveau national. La politique est hors sol. Ses représentants tournent à vide, sans contrôle. La démocratie est devenue formelle. En France avec le présidentialisme, cette fusion de la monarchie et de la République, une caste technocratique pantouflarde bloque tout renouvellement générationnel, étouffe toute volonté de changement et freine de toutes ses forces, sous le poids des lobbys, la transition écologique. Le mâle blanc de plus de cinquante ans veut garder son pouvoir et, s’il ne peut plus empêcher la présence des femmes, de jeunes et de quelques personnes emblématiques issues des colonies aux responsabilités, les instrumentalise à son compte. Les diverses tentatives de renouvellement politique (NPA, EELV, Front de Gauche) se sont toutes soldées par des échecs comme si les logiques de concurrence d’appareils reprenaient toujours le dessus. Le mode associatif est aux mains des mêmes….

Notre écologie n’a rien à voir avec celle en vogue sur les plateaux des chaines info ou dans les coteries, les écuries d’EELV et des groupes parlementaires s’y référant. Notre écologie se veut libératrice et s’appuie sur la synthèse de trois courants fondamentaux qui renvoie aux trois écologies de Félix Guattari, l’écologie sociale, mentale, environnementale. Car l’écologie politique n’est pas un supplément d’âme du socialisme, du libéralisme ou du productivisme. Elle est le nouveau chemin de l’émancipation. L’écologie de libération ne nous a pas attendu pour se manifester.

Elle s’est constituée à travers l’écologie paysanne et indigène, celle des Sans-Terre Brésiliens, de la Guerre de l’eau en Bolivie, de la lutte contre l’extractivisme au Pérou et en Equateur, contre les grands barrages et le brevetage du vivant en Inde ou dans les émeutes populaires contre les pollutions et les catastrophes industrielles en Chine.
Elle trouve ses racines dans l’écologie ouvrière incarnée par le mouvement de la Justice environnementale qui considère que les inégalités environnementales s’agglomèrent aux inégalités sociales et qu’elles doivent être combattues simultanément.

L’écologie sociale et libertaire, décentralisatrice, partisane du municipalisme libertaire qui lutte contre toutes les formes de domination est la troisième source de l’écologie de libération. L’écologie de libération est une écologie qui prône l’autonomie, le cosmopolitisme et le commun comme réponse aux trois crises démocratiques, identitaires et sociales qui rongent le mouvement populaire en général et le mouvement écologiste en particulier. Autonomie ou barbarie, voilà la question qui sera posé au XXIème siècle. Nous nous inscrivons dans ce projet d’autonomie théorisé par Cornélius Castoriadis mais issu de siècles de luttes collectives pour l’émancipation de la société et de l’individu. Ce projet d’égalité et de justice a pour nom aujourd’hui l’écologie. Il intègre la prudence dans le rapport au despotisme de la technoscience, la simplicité volontaire face à l’hyperconsumérisme et la sagesse dans les affaires publiques, de solidarité à l’égard de toutes et tous, de dignité, de convivialisme, valeurs rassemblées dans le projet de

société du « bien vivre » . Mais fondamentalement il repose toujours sur la volonté d’auto représentation du peuple et de transformation de la société. L’autonomie c’est d’abord la capacité des classes populaires à renforcer leur pouvoir d’agir là où elles sont, indépendamment des lobbies de toute nature.

Le cosmopolitisme c’est la forme renouvelée d’un universalisme métissé qui lie directement le citoyen et la planète, d’hospitalité par rapport à l’Autre, et le fait agir comme citoyen responsable du monde. Le commun ce n’est pas seulement la défense des biens communs, l’eau, l’air, la terre, les cultures, l’éducation, c’est d’abord la co – construction, la co-élaboration de nouvelles institutions permettant aux classes populaires exclues d’être auto représentées dans les processus de décision.

L’écologie de libération est donc l’horizon de l’écologie politique, tout à la fois contre récit historique de l’écologie d‘en bas face à l’écologie d’en haut, celle des élus et des partis qui les fabriquent, et vertébration de l’écologie de transformation face à une écologie d’accompagnement qui a définitivement choisi de se résigner à être le cache sexe de l’économie libérale.

Après la firme, la frime !
Notre écologie n’a rien à voir avec celle qui fait le quotidien des commentateurs stipendiés. L’écologie politique en France qui aurait pu être l’alternative émancipatrice s’est repliée sur elle même vérolée par la lutte des places et a explosé en vol en laissant place à la valse des égos, paravent de toutes les ambitions. Certains, plus opportunistes que d’autres en profitent pour partir à la chasse au poste ministériel et aux opportunités qu’il ouvre. Ce qui reste de la Firme qui a verrouillé EELV s’affirme comme le molletisme du mouvement écologiste : un coup à droite, un coup à gauche mais surtout aucune structuration du parti devenu un sous PRG. Elle refuse aujourd’hui de faire face à la division provoquée par François Hollande qui vingts ans après tente de recréer un Génération Ecologie bis pour sauver le bateau socialiste en perdition.

La sortie du gouvernement, après les affirmations perpétuellement réitérées, qu’il fallait en être à tout prix, a été mal comprise par l’électorat car jamais débattue, elle amoindrit un bilan gouvernemental qui sous les coups du Premier ministre est devenu bien maigre. On retiendra le blocage des loyers.

Le plan de soutien à la rénovation thermique du bâti n’a pas créée des milliers d’emplois ! La seule loi ALUR a été rayée en une demi heure de conférence de presse sans que personne ne s’en émeuve tandis que la loi sur le développement ne mit pas fin à la Françafrique qui continue à imprégner les relations inégalitaires entre la France impériale et son pré carré.

Issus depuis 20 ans et plus des rangs de l’écologie politique, ayant participé aux présidentielles au côté de Noël Mamère, José Bové ou Eva Joly, ayant pour certains mené campagne sur le non au référendum de 2005, en ayant participé aux expériences de la Zone d’écologie populaire ou d’Alterekolo, nous voulons désormais transmettre les acquis de cette expérience accumulée à la nouvelle génération militante écologiste qui se lève qu’elle soit dans ou hors EELV. Nous le ferons sous la bannière d’Ecologie Sociale, qui sera une coopérative d’action politique et d’éducation populaire transpartidaire menant publiquement des débats politiques en refusant de s’enfermer dans le seul jeu interno – interne du parti EELV.

Nous appelons les militantes et les militants d’EELV et tous ceux qui se réclament de l’écologie à relever le défi de la reconstruction de l’écologie politique et à engager la métamorphose de l’écologie politique autour de quatre axes :

Repolitiser l’écologie au travers d’un débat stratégique sur le rôle cristallisateur de l’écologie comme force radicale centrale d’un vaste mouvement politique et social. On ne pourra pas le faire si l’on continue à éviter et à contourner les débats décisifs comme celui de l’Europe, des migrations, de la refondation de la République, du rapport au capitalisme, même Vert. On ne pourra pas le faire en évitant de se confronter politiquement aux forces de l’écologie et de la gauche radicale. C’est ce que nous avons commencé à initier avec Ensemble et le Mouvements des Objecteurs de Croissance (en liaison avec LMP) depuis un an…. Nous le faisons car nous avons la conviction que la construction d’un pôle de l’écologie radicale/sociale (?) est un élément indispensable de la construction d’un mouvement pour une démocratie radicale et approfondie, dépassant les frontières actuelles du Front de gauche, de EELV, de Nouvelle Donne ou des frondeurs, allant jusqu’aux frontières de la social-démocratie. Nous le faisons parce que l’évolution des composantes de la gauche va dans ce sens. Ensemble et Le Parti de gauche se réclament de l’écosocialisme, qui part pour une partie des mêmes analyses que l’écologie de libération. Même au parti communiste, des évolutions notables commencent à se faire sentir dans ce parti longtemps resté le bastion du productivisme. Nous le faisons parce que les

écologistes ont l’obligation de construire une alternative à la politique actuelle, sauf à laisser la place à une droite alliée de fait à l’extrême droite pour longtemps. La question du projet manquant est incontournable, mais celle du contenu des alliances n’est pas anecdotique. SI un projet de transformation écologique et sociale sans vocation majoritaire est une impasse, l’alliance structurelle avec le Parti Socialiste désormais passé dans le camp de l’ordolibéralisme est devenue impraticable pour exercer ensemble des responsabilités au gouvernement. Pouvons nous soutenir la loi Macron, la remise en cause des 35 heures et du code du travail, la loi scélérate sur le renseignement, le soutien délibéré au nucléaire, les ventes d’armes à tous les dictateurs de la planète, la négation du principe même de la fiscalité écologique à travers la fin de l’écotaxe, les expulsions des immigrés et des Roms ou la répression à tout va contre les zadistes ? François hollande et Manuel Valls ont considéré que l’accord que nous avions passé n’était qu’un chiffon de papier. Nous devons cette fois ci en tirer des conclusions. S’il n’y a pas deux gauches irréconciliables, il y a bien un gouvernement qui applique une politique qui n’est ni de gauche ni écologiste.

Il nous faut à la fois penser la transformation et la dynamique politique capable d’en faire une aspiration crédible et appropriable par nos concitoyens. Cela passera par des ruptures au sein du Parti Socialiste Mais cela passera aussi avec une confrontation avec les souverainistes. La bonne nouvelle des listes présentées avec tout ou partie du Front de Gauche ou de Nouvelle Donne dans plusieurs régions ne doit pas cacher l’absence de volonté de construire une nouvelle alliance populaire avec ces forces et les composantes du mouvement social dans leur nécessaire diversité et prêt à s’engager dans la construction d’une force citoyenne crédible. Rompre avec l’isolationnisme de EELV et son tropisme électoraliste envers le PS telle sera la tâche d’Ecologie sociale.

Notre conviction c’est que comme le montrent les militants verts dans les régions, le changement viendra d’une stratégie par en bas où du local au national, les militants retrouveront leur capacité d’intervention pour imposer au forceps, à la base, en lien avec les autres forces sociales et politique anti austéritaires, sociales et écologistes, une stratégie de rupture avec le social libéralisme et d’ouverture à la société.

Constituer une mouvance écologique autour d’un nouvel imaginaire: l’écologie de libération. Il faut décoloniser les esprits. L’écologie politique n’est pas une idée morte. Elle est en marche partout, sur tous les continents, mise en mouvement par les déshérités, les invisibles, les classes populaires. L’écologie populaire dans le monde entier n’est pas une écologie des riches, une écologie de l’abondance. C’est d’abord une écologie de la survie. Elle se construit dans les luttes populaires contre les inégalités écologiques qui sont des inégalités sociales: pour la santé environnementale, pour de nouvelles formes d’organisations du travail, contre les pesticides qui tuent les paysans, contre les cancers qui rongent les ouvriers. La lutte contre tous les types d’inégalités écologiques est notre boussole: inégalités territoriales, inégalités dans l’exposition aux risques industriels, inégalités face aux nuisances urbaines. Nombreux sont les militants écologistes qui se battent sur ces questions mais ils le font seuls et pas en tant que force politique. La lutte pour la survie comme l’ont définit les intellectuels antillais ne se limitent pas à la lutte pour les produits de première nécessité. Elle passe aussi par la défense des produits de haute nécessité comme la culture, l’éducation, la santé, l’environnement. Définir un projet de transformation écologiste et sociale est indispensable pour toute la gauche si nous voulons donner corps à une alternative, qui retrouve des chances de mobilisation et de conviction à la base. Un projet économique clair, qui explique ce que nous voulons en France et en Europe, et dans le monde en s’attaquant aux inégalités entre Sud et Nord, pour démontrer que l’anti productivisme et la lutte contre les inégalités et la démolition sociale sont la base d’une refondation autour d’une société du « bien vivreest possible. Ce contre récit face à l’imaginaire inégalitaire et productiviste, autoritaire, identitaire et raciste, nous devons le produire.

3. Transformer le lien entre l’écologie politique et les classes populaires. L’écologie politique est un peu partout victime d’une maladie sénile ; celle de l’électoralisme. EELV est l’expression d’une base sociale réduite à une seule composante, celle des classes moyennes à capital culturel élevé. Elle est absente des combats pour l’accès aux droits fondamentaux menés par les victimes des inégalités écologiques et sociales et son personnel militant est composé majoritairement d’élus et de collaborateurs d’élus. Si les ouvriers, les jeunes, les immigrés sont soit si peu présents soit instrumentalisés par ses cadres dirigeants, c’est d’abord que les mouvements sociaux et écologistes menées par ces catégories sont absents du champ de préoccupation des partis qui se réclament de l’écologie à commencer par EELV. Que ce soit la lutte contre l’amiante, le plomb, les pesticides, le bruit, les toxiques industriels, les acteurs qui mènent ces combats se sentent délaissés par un parti plus préoccupé à gérer ses querelles internes que d’assumer ces combats pour la survie. En réorientant notre action vers les classes populaires, nous n’abandonnons par les bases vertes constituées dans les centre villes pour la bonne raison que la pollinisation, le métissage des pratiques comme les jardins partagés, les AMAP, les SEL, monnaies locales, l’action des mouvements de la justice climatique et des villes en transition sont en train d’irriguer les quartiers populaires. Il s’agit d’abord de réorienter l’activité politique des écologistes autour d’une politique qui fusionne l’écologie et le social. De même la création d’une dynamique éco-syndicale doit être au coeur de cette réorientation. Le mouvement ouvrier traditionnel est en crise et la question de l’écologie au travail est un des axes de recomposition de ce mouvement. Ce lien avec les classes populaires passera aussi par l’immersion dans la contre société qui s’est formée en marge des partis à travers les ZAD, les lanceurs d’alerte, les réseaux sociaux, les multiples expérimentations sociales en rupture avec le champ politique officiel. Cette société « à côté » n’a pas besoin de feuille de route fournie par des professionnels de la politique. Elle a par contre besoin de relais dans les institutions et d’alliés fidèles et inventifs.

4. Repenser les formes mêmes de l’engagement et du militantisme. EELV est touchée par la désaffiliation militante comme d’autres formations mais sa base de départ étant réduite, elle se rabougrit plus que les autres. Transformer ce handicap, c’est militer autrement en favorisant de nouvelles expériences démocratiques. La coopérative a été un échec mais c’était une excellente idée, une nécessité mêmee Le tirage au sort, les conférences de consensus, les primaires ouvertes, toutes les formes de démocratie délibérative ne doivent pas être abandonnées au prétexte que ces pratiques ont été dévoyées, transformées en mesurettes sans conséquences pour le seul enjeu qui prévaut aux yeux du groupe dirigeant: la redistribution des places. Les fonctions non électorales doivent être revalorisées comme la fonction de formation et de transmission et celle de l’éducation populaire, celle des campagnes d’initiatives militantes et du soutien aux projets locaux. Militer autrement c’est d’abord contribuer à la construction d’une démocratie radicale en inventant une

citoyenneté dans tous ses États, national, européen, mondial, en répondant aux défis de la complexité. Rompre avec l’idée que la politique appartient aux partis, qu’ils soient avant-gardistes ou conservateurs. Rompre avec la marchandisation, la financiarisation, la commercialisation de la politique qui est devenue un marché où l’on s’affronte pour l’accroissement de parts de marques qui se concurrencent à l’intérieur d’un star system où seul l’égo et le carriérisme tient lieu de ligne politique L’alternative, si elle est possible, ne peut résulter que d’une confrontation avec la société, avec les associations, les syndicats, les mouvements représentant les minorités dans toute leur diversité. L’avenir se joue dans la confrontation et le débat avec toutes les forces qui font société. Des milliers de militants de bonne volonté rêvent de renouveau politique. Beaucoup ont depuis longtemps déserté les partis, machines à gérer la démocratie formelle plutôt qu’à animer la participation citoyenne aux décisions. Notre rôle c’est d’aller à leur rencontre et de reconstruire l’espoir. Notre rôle c’est d’organiser la transmission entre générations d’une histoire des mouvements populaires, des formes et des contenus de la stratégie de ces mouvements qui ne se fait plus dans des partis vidés de leur substance. Le mouvement écologiste doit retrouver cette fonction d’éducation populaire et d’école de formation qui a permis à des générations entières au XXème siècle de développer sa capacité d’initiative.

La force du néolibéralisme est sa capacité à faire de chaque individu un être résigné, asservi par l’hyperconsumérisme ou par les petits arrangements pour survivre, replié sur soi, hors de toute action collective. Non l’idée de politique comme moteur du changement social n’est pas morte. Jamais au contraire son rôle n’a été aussi important. Si le milliardaire Warren Buffet considère que pour le moment les riches ont gagné une bataille décisive dans la lutte des classes, nous considérons au contraire que la période n’a jamais été aussi propice à la libération des femmes et des hommes. A nous de concevoir et de mettre en œuvre ce projet émancipateur. Oui, comme le disait Félix Guattari, « l’avenir immédiat, il faut le reconnaître, se présente généralement sous un jour assez sombre. Mais les possibilités d’intelligence et de créativité collective n’en demeurent pas moins immenses et laissent également augurer d’extraordinaires retournements de situation ; A nous d’y travailler, chacun à notre façon et à la mesure de nos moyens. » Tout est possible. A nous d’en prendre le chemin.

21 thèses pour l’écologie populaire au XXIème siècle

Ce texte, daté de juillet 2014, a été à la naissance du projet de coopérative politique d’écologie sociale. Il a permis d’entamer avec des courants comme LMP ou Love au sein d’EELV, mais aussi avec Ensemble et le MOC (Mouvement des Objecteurs de Croissance) un débat politique et idéologique depuis plus d’un an.
L’écologie populaire est la réponse politique des écologistes qui refusent de se résigner à la domination, à l’exploitation, à l’aliénation du système capitaliste. Elle renouvelle la pensée écologique en proposant un nouveau récit de l’écologie reposant sur une vision non consensuelle de l’histoire de l’écologie et de l’humanité. Loin d’un modèle abstrait, elle propose une alternative concrète pour affronter la crise écologique qui menace l’humanité. Construire l’écologie populaire est le moyen de refondre le projet d’écologie à partir de la force historique des pauvres et de sa conjonction avec la défense de la planète et des communs.
Ce manifeste part de l’idée simple qu’il y a deux écologies, celle d’en haut et celle d’en bas. Celle d’en haut a créé un discours écologiquement correct privilégiant le développement d’une économie fondée sur la croissance verte. Elle est la roue de secours du système capitaliste mondialisé. Celle d’en bas part de la lutte pour la survie et des besoins des classes populaires en terme d’accès aux ressources écologiques. Entre ces deux âmes de l’écologie le fossé se creuse chaque jour un peu plus et il faudra choisir.
Face au choc qui vient, l’alternative de l’écologie politique
1) La crise globale que nous connaissons est une crise multidimensionnelle, financière, économique, sociale, culturelle, identitaire, écologique. Cette dernière caractéristique est l’élément radicalement nouveau qui entraine le monde vers un choix existentiel : la barbarie engendrée par le fondamentalisme marchand ou une politique de civilisation, la Terre du « bien vivre ». Le système capitaliste, engagé dans une logique de destruction, n’est pas réformable même si l’économie verte est une ultime tentative pour trouver une issue à sa crise. La « mission civilisatrice du capitalisme » fondée sur le développement des forces productives et défendue aussi bien par les penseurs libéraux que les socialistes, a entrainé le bouleversement des grands équilibres du système terre qui y rendra à terme la vie des humains impossible. Il y a incompatibilité entre le capitalisme et le respect des limites naturelles. La destruction de plus en plus rapide des écosystèmes, le dérèglement climatique, la pollution chimique, et les maladies qu’elle entraine, le déclin rapide de la biodiversité, la dégradation des sols, la destruction de la forêt tropicale, l’apartheid social planétaire produit par le développement brutal des inégalités, la montée des violences identitaires et religieuses, en sont les principaux symptômes. Cette crise renvoie au mode de production devenu dominant il y a deux siècles environ – le capitalisme – et aux modes de consommation et de mobilité qui en découlent. Ce mode de développement insoutenable écologiquement et socialement nous amène à l’effondrement.
2) La seule force qui ait anticipé cette crise est l’écologie politique. Le paradigme écologiste est partagé par tous les courants de l’écologie politique. L’écologie politique, seule parmi toutes les familles politiques, considère qu’il faut changer de modèle de développement en réduisant notre empreinte écologique, en défendant les écosystèmes de la planète contre les prédateurs, en protégeant les biens communs tout en répondant aux besoins sociaux fondamentaux. L’écologie fondée sur les principes d’autonomie, de responsabilité, d’équilibre prône des valeurs universalistes, celles de la défense de la terre et des droits humains et non humains. Ce mouvement est devenu politique dans les années 80 en Europe et dans d’autres pays riches lorsque la défense d’une culture du quotidien a convergé avec la question de la survie de l’espèce humaine et la prise en compte des modalités concrètes de réalisation de la démocratie. Il s’est organisé à travers les partis Verts dont la base sociale correspondait à l’évolution de cette génération étudiante post68, élevée durant les « Trente Glorieuses ». Cette base sociale que l’on peut désigner comme des classes moyennes disposant d’un capital culturel élevé et habitant dans les centres urbains des grandes métropoles a configuré l’écologie politique à son image et en fonction de ses intérêts. Elle a débouché sur une politique de verdissement fondée sur des normes fixées d’en haut et d’adaptation au capitalisme à travers l’économie verte devenue l’horizon indépassable de l’écologie politique.
3) Une autre écologie, celle issue de la force historique des pauvres, l’écologie d’en bas, s’est levée en Asie, en Afrique, en Amérique latine. Cette écologie plébéienne, largement majoritaire sur la planète, anime partout les luttes pour la survie de l’humanité et de la biodiversité. Issue de la périphérie sociale, elle mobilise des millions de femmes et d’hommes face à l’oligarchie financière et industrielle qui détruit la planète et menace la survie de l’humanité et les conditions de vie des dépossédé-e-s du monde entier : contre la destructions des forêts, contre les grands barrages, contre l’extraction des ressources pétrolières et minières, pour la survie de leurs langues et de leurs diversités culturelles, contre les catastrophes industrielles, contre le racisme environnemental… Cette écologie d’en bas n’a pour le moment pas de traduction politique formelle. Lorsqu’elle est présente au sein des partis verts, elle est le plus souvent minoritaire. Elle s’exprime dans les mouvements sociaux organisés (MST au Brésil, Via Campésina, mouvements indigènes…) ou dans les soulèvements populaires (Guerre de l’eau en Bolivie, émeutes en Chine,mouvements anti barrages en Indes… ). Elle cherche encore ses références mais, d’ores et déjà, elle est devenue incontournable, notamment lors des grands rendez vous de l’écologie politique comme à RIO + 20 ou des dizaines de milliers d’écologistes manifestèrent contre l’économie verte et ses conséquences et exprimèrent à travers le réseau Justice climat, les exigences des mouvements sociaux écologistes…Progressivement, l’écologie populaire se répand dans les pays occidentaux, dans les milieux paysans en lutte contre l’agriculture productiviste et l’industrie chimique, dans les quartiers populaires où se concentrent les pollutions invisibles, les maladies liées à l’environnement, la consommation de la mal bouffe et ses conséquences comme l’obésité. Face à l’accumulation des injustices sociales et environnementales, une nouvelle écologie politique est nécessaire et possible.
4) Ces deux âmes de l’écologie politique plongent leurs racines dans une histoire plus ancienne qui la divise depuis son origine. Dés le XIXème siècle un fossé invisible se creuse entre d’un côté une écologie scientifique d’en haut, façonnée en grande partie par la science coloniale, l’hygiéniste, le conservationnisme et le darwinisme social. Portée par l’idéologie positiviste et la religion du progrès sans limites, l’écologie d’en haut a influencé les premiers écologistes,souvent naturalistes et environnementalistes au XXème siècle. De l’autre, une écologie d’en bas, une écologie de transformation, l’écologie populaire, issue de l’histoire des luttes ouvrières, paysannes, anti-coloniales des peuples en lutte pour leur survie. La lutte pour la survie est fondatrice de l’écologie populaire. Les classes populaires ne défendent pas seulement leurs conditions de vie matérielles mais aussi la défense de leur milieu de vie naturel, de leur civilisation détruite par la modernité capitaliste.
Le capital a détruit les conditions de vie et de travail des communautés paysannes et des artisans au nom du Progrès, de la Science et de la Raison. Dans ce sens Droite comme Gauche ont réalisé un compromis historique fondé sur l’individualisme libéral. Si nous voulons enrayer ce processus, la première tâche de l’écologie populaire est de décoloniser l’imaginaire collectif de la gauche et de l’écologie en luttant contre cette religion du Progrès et du scientisme qui est à la base de la domination des classes moyennes aisées sur les classes populaires. Lorsque la Fondation Terra Nova appelle la gauche à ne plus se préoccuper que de l’avenir des « bobos » en abandonnant de fait les classes populaires à l’abstention ou au Front National, elle va jusqu’au bout de ce raisonnement qui a vu le socialisme et l’écologie scientifique dés ses débuts mépriser le socialisme ouvrier, les peuples indigènes, et les mouvements paysans en raison de leur prétendu archaïsme. Cette décolonisation de l’imaginaire passe donc par la redécouverte des valeurs et de l’histoire des déshérité-e-s qui sont à l’exact opposé de la société de marché fondée sur le profit et la compétition exacerbé entre les individus : convivialité, souci des autres, rapport à la propriété commune de la terre, don, entraide, coopération et civilité.
5) L’écologie populaire naît au XIXème siècle de l’associationnisme ouvrier, du populisme agraire, du luddisme, de la désobéissance civile, et de la géographie libertaire. L’associationnisme ouvrier est à l’origine de l’économie sociale et solidaire ; le luddisme est fondateur de la critique de l’industrialisme et du machinisme ; le populisme agraire issue des luttes et des guerres des communautés rurales pour la défense de la survie de leur mode de vie et de leur existence développe un autre rapport à la terre et à la marchandisation ; la désobéissance civile est à l’origine des méthodes de lutte de non coopération utilisée de Thoreau à Gandhi en passant par les Sans-Terre du Brésil ; la géographie libertaire de Reclus et de Kropotkine contre la sociobiologie a développé le concept d’entraide et de coopération.
L’histoire officielle de l’écologie nous raconte l’émergence de l’écologie comme un passage de témoin entre les écologistes scientifiques et les mouvements environnementaliste et naturaliste souvent composés de bourgeois sensibilisés à la nature. Après 68, l’écologie politique rassemblant un ensemble de courants, nés dans les années 1970 d’un mouvement culturel et générationnel nourri d’influences diverses (mouvements féministes, tiers-mondistes, pacifistes et non-violents, libertaires, socialistes autogestionnaires…) a donné naissance aux partis verts. Ce récit est faux car il oublie volontairement l’écologie des pauvres qui n’a cessé au XIXème et au XXème Siècle de se battre contre la modernité capitaliste et les dégâts du Progrès.
6) L’écologie populaire est, dés ses prémisses, en rupture avec le système capitaliste engendré par l’exploitation sans limite des ressources, le commerce mondialisé et l’accumulation du capital. Les quatre mondialisations ont engendré les principales caractéristiques à la base de la crise écologique.
– La première mondialisation dont l’énergie reposait sur l’esclavage humain a entrainé la destruction des peuples indigènes, le commerce triangulaire et mis en place l’extractivisme, c’est à dire l’accaparement des ressources naturelles et des matières premières.
– La seconde mondialisation, fondée sur l’énergie du charbon et de la vapeur a engendré le salariat, le travail forcé et le productivisme, c’est à dire la religion de la production basée sur le profit des empires coloniaux. Parallèlement le système des enclosures en finissait avec la propriété commune de la terre et transformaient des millions de paysan-ne-s en bras pour les machines. La destruction de la communauté paysanne est contemporaine de la naissance du prolétariat industriel.
– La troisième, générée par l’exploitation pétrolière a été celle du fordisme et de l’électricité, celle du consumérisme et de l’aliénation.
– La quatrième mondialisation prise entre l’atome, le pic pétrolier et les énergies renouvelables est contemporaine de l’obsolescence programmée des produits comme de l’humanité. Cette époque ne peut avoir comme horizon que la barbarie et le chaos ou une Renaissance humaniste fondée sur la citoyenneté mondiale et l’empathie. La globalisation actuelle met en danger l’existence même de l’humanité.
La lecture écologique de ces quatre mondialisations montre que la modernité capitaliste s’est toujours appuyée sur l’exploitation des classes populaires et la destruction de leurs écosystèmes. Les dominé-e-s n’ont jamais cessé de contester la domination de l’humain et de la nature comme en témoignent les résistances indiennes, le marronnage et les révoltes d’esclaves, les émeutes et les guerres paysannes, les luttes pour les droits et la santé des ouvriers et de nos jours les résistances contre l’extractivisme, les grands barrages, la déforestation, les grands projets inutiles.
La définition de l’écologie populaire
7) L’écologie populaire n’est ni consensuelle ni neutre. L’écologie n’échappe pas aux rapports sociaux et aux affrontements qui en découlent du local au global. D’emblée, elle a mis au centre de sa réflexion le conflit entre les classes populaires et l’oligarchie politique et économique, pour la simple raison que l’humanité ne subit pas la crise écologique de la même manière. Les inégalités de revenu, de pouvoir, de capacité culturelle, qui sont à l’origine des crises écologiques expliquent que nous n’ayons pas les mêmes capacités à nous prémunir de ses effets. L’objectif de l’écologie populaire est l’éradication des inégalités sociales, de pouvoir et écologiques et, pour commencer, la démarchandisation de l’eau, de l’air, de la terre et en général de tous les biens communs (santé, éducation, culture). La financiarisation du monde est le stade suprême de ce fétichisme de la marchandise dont le seul étalon est l’argent roi et le degré de richesse matérielle comme indice de calcul du bonheur. L’écologie populaire, contre cette dictature de l’économie, a choisi son camp, celui de l’option préférentielle pour les pauvres qui puise sa force dans la défense des conditions de vie des pauvres, des déshérité-e-s, des dépossédé-e-s, des parias, des invisibles pour mieux en retour combattre la crise écologique. La crise climatique, énergétique et écologique ne se résoudra pas dans le consensus mais dans l’affrontement entre les forces de l’économie globale et les peuples directement menacés par les effets de cette crise.
8) L’écologie populaire est un courant politique et idéologique du mouvement Vert et écologiste international. Au sein de ce mouvement, elle se différencie radicalement :
– du courant environnementaliste qui réduit l’écologie à la défense de l’environnement au sens strict. L’écologie politique est une approche globale et systémique des relations entre l’homme, la société et la Nature. L’environnementalisme en défendant la faune et la flore n’est qu’un aspect de l’écologie qui se transforme en un corporatisme de type NIMBY (Not in my backyard) quand il cherche à s’imposer sur le champ politique.
– de l’écologie profonde qui est un antihumanisme. Issue du conservationnisme, qui dés son origine exclut les êtres humains de l’écosystème. Fondée par le philosophe norvégien Arne Ness, cette école de pensée repose sur le biocentrisme qui se réduit souvent à un anti-humanisme. Même si l’écologie populaire critique l’anthropocentrisme, elle ne se confond pas avec une écologie qui place l’homme en dehors de la Nature
– de l’écologie d’accompagnement, l’écologie libérale et ses faux nez ; le développement durable, l’économie verte, de la sociale écologie et en général à toutes celles et ceux qui veulent mettre l’écologie au service d’un capitalisme vert. L’écologie libérale se définit comme une écologie de l’efficience et repose sur la marchandisation de l’écologie. Elle considère que la Nature a un prix, que son économie peut être régulée pour préserver l’avenir des générations futures. Partisane d’un compromis historique avec le système capitaliste considéré comme indépassable, elle élabore des mécanismes adaptées : marché carbone, ….
– L’écologie populaire est partie prenante de l’écologie de transformation, cette écologie radicale qui regroupe les partisans de la décroissance, de l’écologie sociale, de l’éco-socialisme. L’écologie de transformation estime que le capitalisme n’étant pas réformable, il s’agit de créer les conditions de son dépassement, à travers les pratiques sociales, les luttes concrètes, et l’élaboration d’un projet politique qui cherche sa voie ni dans les lois du marché ni dans le recours à l’Etat, comme sauveur suprême.
9) L’écologie populaire n’est pas l’éco-socialisme. Elle n’est pas un copié-collé des thèses du socialisme scientifique et de l’écologie. Elle ne succède pas au socialisme comme un de ses succédanées. Elle existe d’emblée comme une alternative au socialisme productiviste. Le socialisme dit « scientifique » repose sur la croyance que le développement des forces productives voulu et porté par la bourgeoisie a permis de créer les conditions de son renversement par la classe qu’elle avait aidé à se constituer : le prolétariat industriel moderne. Cette conception s’accompagnait de l’idéologie du progrès, la déification de la science et de la technique, le développement de la technologie à tout prix quelles qu’en soient les conséquences, l’importance démesurée du rôle de l’Etat-nation, la négation des identités communautaires. Le capitalisme a au contraire détruit les communautés paysannes, les artisan-ne-s et ouvrier-e-s de métiers et a embrigadé des millions d’ouvrier-e-s dans une armée industrielle sans autre référence que la révolution industrielle et productiviste elle-même. Dans les colonies, il s’est attaqué aux civilisations ancestrales fondées sur la terre des peuples qu’il a prétendu assimiler et civiliser. Les classes populaires se sont donc défendues avec les mêmes armes soit en cherchant un compromis social–démocrate avec le système soit en créant le même système mais inversé, qu’on le nomme capitalisme d’Etat ou communisme autoritaire. La critique de la technique est une autre différence entre le l’éco-socialisme et l’écologie populaire. Le marxisme considère que la technique est un instrument neutre qui doit et peut être mis au service de la classe ouvrière, que la technique est un facteur décisif de transformation sociale et de progrès. L’écologie populaire considère au contraire que la technique devient de plus en plus autonome et met en danger la terre et l’espèce humaine. Pour autant, l’éco-socialisme est le courant de pensée le plus proche de l’écologie populaire. Les convergences sont nombreuses et peuvent être mises en œuvre dans le cadre d’un même réseau international.
10) L’écologie populaire n’est pas la décroissance. Si les principes de la décroissance s’appliquent à l’ensemble du système monde, l’écologie populaire estime nécessaire de garantir aux classes populaires des conditions d’alimentation, d’éducation, de santé,de culture équitables nécessitant dans ces domaines un mode d’éco-développement fondée sur la justice sociale et écologique. Cela peut se traduire au Sud, dans les pays les plus pauvres, mais aussi dans les pays émergents et occidentaux par une politique de réparation (par ex ; remboursement de la dette financière ou écologique) impliquant pour les classes populaires exclues du système une relance par la croissance de la consommation et de la production dans certains domaines. Si la décroissance de l’empreinte écologique est une règle absolue, celle ci ne peut se faire au détriment des classes populaires. La décroissance ne peut signifier la récession. Il s’agit au contraire de substituer à la croissance quantitative du capitalisme et à sa logique d’accumulation une autre logique que l’on pourrait nommer croissance qualitative, laquelle implique une importante décroissance quantitative avant tout dans les pays capitalistes dominants.
11) L’écologie populaire est une écologie de libération. L’écologie de libération est une écologie des pauvres née en Amérique latine, en Asie et en Afrique. Ses figures fondatrices sont Chico Mendes, Vandana Shiva, Ken Saro Siwa. Elle considère que le rapport entre la Terre mère et les pauvres interdit la marchandisation de l’eau, de l’air, de la terre. En se libérant, les pauvres libéreront l’ensemble de l’humanité et préserveront la planète et toutes ses composantes. L’écologie de libération considère l’inapropriabilité de la terre comme un principe fondateur.
L’écologie de libération est une écologie de la survie. Elle met en avant l’accès aux droits définis dans la déclaration universelle des Droits de l’homme de 1948 dont les Droits au logement, à la santé et à l’alimentation.
L’écologie de libération a une dimension spirituelle caractérisée par le rapprochement entre la théologie chrétienne de la libération et l’idée de Terre–Mère que l’on retrouve dans les communautés paysannes des hauts plateaux andins ou autres.
12) L’écologie populaire est une écologie de la justice environnementale. Ce mouvement né aux USA dans les années 80 lutte contre le racisme environnemental. La crise écologique n’a pas le même impact dans les quartiers populaires, dans les zones rurales pauvres que dans les quartiers riches. Les inégalités environnementales fusionnent avec les inégalités sociales et ethniques et structurent une discrimination territoriale et éthnico-sociale. L’écologie populaire est une écologie anti-discriminatoire. En ce sens elle a un lien de parenté très forte avec l’écologie sociale théorisée par le militant écologiste libertaire Murray Brookchin.
13) L’écologie populaire est une écologie du commun. Le commun né comme un acquis de la communauté paysanne notamment dans la lutte contre les « enclosures », est devenu l’enjeu des luttes sociales et écologiques. Que ce soit contre la brevetabilité du vivant, contre les accaparements de terre,contre l’appropriation du cyberspace, contre la privatisation de la culture, contre le contrôle des ressources naturelles et des matières premières, la lutte pour le commun structure le nouveau combat écologique des peuples. Le commun c’est la réappropriation des biens communs et de l’intelligence collective, des savoir-faire ancestraux comme des pratiques informatiques qui résistent à la privatisation.
14) L’écologie populaire est un écologie transnationale et altermondialiste qui repose sur des forces sociales organisées telles que le mouvement paysan (Via Campesina), le mouvement contre la déforestation et les grands barrages, le mouvement pour la Justice climatique, le mouvement contre les grands projets inutiles et imposés, le mouvement des peuples indigènes pour leur survie, le mouvement pour les logiciels libres, l’éco-syndicalisme. Elle est partie prenante du mouvement altermondialiste des Forums sociaux.
15) L’écologie populaire se reconnaît dans l’éco-syndicalisme. Les combats ouvriers contre les injustices sociales et environnementales sont à la base de l’écologie populaire. Les luttes pour la santé au travail contre l’amiante, le saturnisme et les produits toxiques sont une dimension essentielle de l’écologie populaire. L’écologie populaire tout comme l’éco-syndicalisme prône l’autogestion. Cela passe par la gestion directe des entreprises sur un modèle fédéraliste et décentralisé mais aussi par un contrôle des usagers–citoyen-ne-s de la production et de son environnement.
16) L’écologie populaire est éco-féministe. Les femmes ont été opprimées et exploitées au même titre que la terre par le système capitaliste patriarcal. L’éco-féminisme considère que la défense de l’intégrité de la vie sous toutes ses formes contre la domination patriarcale est une seule et même lutte. L’industrialisme a transformé en marchandise aussi bien la nature que le corps de la femme. La domination de la Nature par l’humain est intrinsèquement lié à la domination des femmes par les hommes. Un rapport différent ne peut être installé entre les humains et la nature sans changer les rapports humains entre femmes et hommes. Les principes tels que la réciprocité, l’entraide mutuelle, la solidarité, le partage, la confiance, l’attention à l’autre, le respect de l’individu et la responsabilité vis à vis de tous les écosystèmes sont des éléments structurants de l’éco-féminisme.
17) L’écologie populaire est une écologie qui se revendique du cosmopolitisme. La préservation de la biodiversité humaine est un élément essentiel du combat pour la défense de la planète. La préservation des langues, des cultures, des identités des 6000 peuples composant la planète est un axe essentiel de la lutte écologique. La mondialisation financière tente d’uniformiser la culture en lui imposant une langue et une production culturelle normalisée. La guerre des civilisations prônées par les néoconservateurs américains au cours des années 90 est à l’origine d’un racisme globalisé qui s’exerce contre les peuples qui refusent le nouvel ordre mondial. Il n’y a pas d’écologie nationale. L’écologie populaire est sans frontière et se bat pour une citoyenneté mondiale. Le cosmopolitisme est le nouvel humanisme du XXIème siècle.
La stratégie de l’écologie populaire
18) L’écologie populaire lutte pour la constitution d’un nouveau bloc historique, la coalition pour les biens communs. La nouvelle alliance ne peut plus être dépendante des classes moyennes à capital culturel élevé des centres villes urbains mais doit rassembler celles et ceux qui représentent le prolétariat moderne : travailleurs-travailleuses intellectuel-le-s, précaires, fractions de la classe ouvrière industrielle, petits fonctionnaires, paysans-travailleurs/paysannes-travailleuses. Les bases sociales et les alliances de ce nouveau bloc historique de l’écologie populaire sont formées par tous les mouvements qui luttent pour l’accès aux droits pour tou-te-s et pour une démocratie écologique. Ce bloc peut se définir comme une coalition pour les biens communs, entre celles et ceux qui se battent pour les biens communs physiques (eau, terre, air..) et donc pour la survie de l’humanité et celles et ceux qui se battent pour les biens communs immatériels (information, culture, cyberspace…) contre les nouvelles enclosures. Ce bloc de l’écologie sociale est numériquement majoritaire. La grande masse du salariat et du prolétariat se retrouvent dans cette aspiration à une révolution du commun et de l’accès.
19) L’écologie populaire défend un programme de transition écologique fondé sur un autre mode de développement qui prenne en compte les besoins humains et les limites de la planète, repense l’utilité sociale de la production, les manières de consommer, la finalité de nos produits et la manière de les produire. Elle prône la relocalisation de l’activité et de l’économie, la reconversion des activités inutiles ou prédatrices, la redistribution des richesses et du travail. En lutte contre l’agriculture productiviste, elle met en avant l’agro-écologie comme appropriation des savoir-faire ancestraux de la paysannerie. Le programme de transition est axé autour d’une triple rupture écologique :
– avec la politique énergétique et industrielle pour notamment tendre à la sobriété énergétique, l’arrêt du nucléaire civil, la non-exploitation des énergies fossiles non conventionnelles et l’utilisation des énergies renouvelables locales,
– avec la délocalisation de l’économie et la précarisation des populations pour éviter les déplacements contraints des populations et reprendre la maîtrise et le juste partage des ressources au niveau local. Le développement d’une économie plurielle suppose le soutien à l’économie populaire informelle ou à des formes nouvelles d’économie post-capitalistes structurées comme l’économie solidaire.
– avec la politique des mégapoles qui organise la mise en concurrence des territoires.
Pour organiser la résilience de la société face à la crise écologique, nous devons agir collectivement en nous préparant à anticiper les chocs de la crise énergétique conséquences du pic pétrolier et du dérèglement climatique. Cette anticipation repose sur des dynamiques complémentaires :
– des politiques publiques mondiales, continentales, nationales et régionales qui permettent une planification écologique démocratique élaborée à partir et par les territoires,
– des luttes pour la récupération des ressources naturelles et des biens communs et la souveraineté alimentaire,
– la construction d’espaces de coopération économique à travers le développement d’une économie plurielle comprenant au côté du secteur privé, une économie sociale et solidaire et des services publics. Cette économie plurielle requiert une extension de la gratuité.
20) L’écologie populaire refuse la spécialisation de la politique et sa séparation avec les luttes pour l’émancipation sociale et écologique. Les classes populaires n’ont pas besoin des spécialistes de la politique. Elles veulent pouvoir décider des conditions de leur vie, de leur travail, de leur environnement du local au global. La politique est l’affaire de toutes et de tous. Elle repose sur la force des mouvements sociaux et environnementaux. Elle est forte là où ces mouvements existent. Elle est faible quand ces mouvements n’expriment pas leur force de transformation. L’écologie populaire n’est pas soluble dans un parti mais elle peut être une composante structurante de plusieurs mouvements, partis ou front. L’écologie populaire, au contraire repose sur l’initiative populaire, l’autogestion des luttes, la construction de la démocratie par en bas, le rapport au commun. Elle renoue donc avec les origines du socialisme utopiste et libertaire des débuts qui se voulait d’abord une réponse en terme de dynamique collective et solidaire à l’individualisme libéral, la destruction des métiers et des communautés rurales, la dépossession des classes populaires par la révolution industrielle et leur asservissement au système capitaliste. L’écologie populaire considère que la Charte d’Amiens est dépassée. La séparation formelle entre syndicats, association, partis correspond à la division imposée par la révolution industrielle. De même, l’organisation centralisée des partis politiques correspond à cette époque. Aujourd’hui, les mouvements de transformation sociale doivent co-élaborer un projet politique et le mettre en mouvement. Faire de la politique autrement suppose de pratiquer la démocratie jusqu’au bout en substituant aux valeurs de compétition interne pour les places rémunérées, la coopération. Cependant, confronté à cette tâche historique, le mouvement d’écologie populaire ne peut se développer sans disposer d’une instance capable d’élaboration politique et théorique, capable de regrouper des forces sociales engagées dans les luttes, capable de dégager les perspectives générales et de les proposer comme des politiques publiques. Le mouvement qui assumera ce rôle doit rejeter les schémas dépassés d’une avant-garde qui se rassemble sur la base d’un programme élaboré en vase clos et sur un modèle pré-établi d’organisation. Il doit donc se constituer en tendance organisée et autonome au sein du mouvement écologiste. Il peut aussi regrouper transversalement les militant-e-s de plusieurs mouvements politiques pour y porter le projet spécifique de l’écologie populaire.
La tentative de construction d’une coopérative politique mort né à EELV était une avancée dans le sens du dépassement de la forme parti, obsolète au XXIeme siècle. La séparation entre compétents et non compétents, militant-e-s politiques et associatifs ou syndicaux n’est que le résultat de l’adaptation de la politique à la révolution industrielle où les classes populaires étaient réduites aux tâches d’exécution. De fait, elle substituait à l’intelligence collective la domination d’un petit groupe qui s’imposait verticalement à l’ensemble du parti et de la société. Les conditions présidant à ce type d’organisation se sont effondrées. Inventer une forme parti adaptée à l’ère des réseaux, de l’horizontalité, est la tâche de l’écologie populaire.
21) L’écologie populaire défend la construction d’une démocratie du commun.
Une alternative fondée sur l’écologie populaire ne peut se faire sur la base des seules élections. Sans implication profonde de la population à tous les niveaux, la démocratie ne peut exister dans les conditions actuelles car elle devient de fait censitaire. L’oligarchie a la mainmise sur les médias, la publicité, les sondages et organise le débat démocratique en son sein. Si les citoyen-ne-s veulent se réapproprier la politique , elles et ils doivent le faire par en bas, en commençant par fédérer les initiatives de transition prises par les communautés de base permettant d’engager la transformation sociale et des mentalités à partir des valeurs de l’écologie populaire : l’autonomie, l’égalité, la dignité et l’entraide.
L’écologie politique ne veut pas prendre le pouvoir mais changer la société par le bas en utilisant simultanément la voie des institutions, de la protestation et de l’expérimentation sociale. Cette stratégie qui suppose un exercice du pouvoir issu d’en bas, contrôlé par les citoyens mobilisés se situe dans la droite ligne du mouvement fédéraliste et autogestionnaire. Elle se prolonge aujourd’hui dans les mouvements sociaux qui veulent libérer des espaces plutôt que s’attaquer frontalement au pouvoir de l’Etat. Elle n’exclut pas la question de l’Etat de sa réflexion mais considère que la transition doit faire émerger un système d’auto-gouvernement où les citoyen-ne-s instituent eux-mêmes leur pouvoir dans les communes, les régions, les entreprises. L’organisation politique doit aider à mettre en place ces pratiques d’auto-gouvernement et ne pas s’y substituer.
La démocratie du commun suppose la construction d’une république fédérative à tous les niveaux. Le principe fédéraliste ne peut s’appliquer au continent européen ou au système monde s’il ne s’applique pas au niveau national, régional, local .
Concernant les alliances politiques, l’écologie populaire considère que la participation à des coalitions majoritaires de transformation sociale est le moyen pour les écologistes de devenir majoritaire culturellement et politiquement mais que dans les pays où le social libéralisme a détruit les bases de la sociale démocratie en menant des politiques anti sociales et anti écologiques, la participation à des gouvernements sociaux libéraux marginalise l’écologie politique et la fait apparaître comme une caution accélérant la mise en place du capitalisme vert. Il faut donc participer à la construction d’une opposition sociale et écologique, renforcer la présence des écologistes dans toutes les élections locales, régionales et européennes où leur autonomie peut être construite, négocier des contrats majoritaires de législature mais refuser de participer à des gouvernements sociaux libéraux qui sont l’instrument le plus efficace de la modernité capitaliste.
Publié le 9 novembre 2015, 11:56
Ecologie sociale, juillet 2014